Accepter le rendez-vous

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Un pote de pote m’avait trouvé un contact. Il avait fait suivre mon texte à un vieux pilier de chez Hachette. L’homme avait plusieurs dizaines d’années de maison, et il avait accepté de me lire. Pression. Au bout de quelques semaines il me fixait rendez-vous à l’aube dans un café huppé, du genre où on décapsule le Coca Zero pour dix euros. J’étais à l’heure, calepin-stylo dans la poche arrière de mon jean. L’homme était en avance, il m’attendait sur une banquette à l’écart. Signe de la main, je m’assois, passe commande.

Il me dit que mon livre était plutôt bon. C’est bien écrit. On comprend bien le monde de l’entreprise, les turpitudes de ce jeune stagiaire livré à la grande machine capitaliste. C’est moderne, c’est intéressant. Par contre, et si je puis me permettre, ce n’est peut-être pas très vendeur. Je pense qu’il faudrait retravailler certains éléments en profondeur, pour augmenter vos chances de séduire un éditeur. A ce moment de la discussion je me braque pas encore mais je commence à mentalement reculer d’un pas ou deux. Il continue.

« Je pense, le mieux, ce serait que dans le premier chapitre le personnage principal découvre le patron mort assassiné dans son bureau. »

Koi.

Je lui fais répéter. Je lui demande si dans mon roman social sur le monde du travail il pense vraiment que je dois coller un cadavre au bout de dix pages. Oui oui, il répond. Ça ne vous empêche pas de traiter vos thématiques de fond, mais comme ça au moins la ménagère elle est accrochée direct par le mystère !

Je ne me souviens plus trop du reste de la conversation. J’ai finis par comprendre que cet homme avait surtout travaillé sur des titres de gare, des romans très grand public, à très gros tirages. Il y avait méprise. Mais je n’étais pas en position de le faire remarquer. Je l’ai écouté me parler de toutes ses astuces pour vendre des kilotonnes de bouquins. Il était visiblement pro et passionné. Juste pas de la même chose que moi. A la fin il a réglé la note (soulagement), et nous sommes reparti chacun de notre côté.

Cette histoire m’est toujours restée dans un coin de tête. Et je ne sais pas dans quelle mesure cela à pu jouer, à quel point mon esprit retord peut être passif agressif. Toujours est-il que mon nouveau texte commence par un cadavre. Un corps est découvert dès le premier chapitre, et le mystère de ce décès est ce qui propulse initialement l’intrigue. Bien sûr je m’extirpe de ça assez vite pour pouvoir explorer d’autres thématiques. Il n’empêche, ce cadavre, il fonctionne bien. Les gens qui ont pu avoir le texte entre les mains se sont laissés accrocher. Comme quoi.

Deux jolies leçons. La première c’est de toujours accepter le rendez-vous. Un entretien pour un job que tu veux pas, une rencontre avec une personne qui ne peut rien pour toi. Toujours accepter le rendez-vous. Parce que, seconde leçon, tu ne sais jamais quand, comment ni pourquoi une bonne idée ou une opportunité peut surgir.

J’avais promis de donner des nouvelles à cet homme. Je ne l’ai jamais fait. Et si j’ai longtemps raconté cette histoire comme une anecdote cocasse, sur un ton un peu hautain, au final c’est lui qui avait raison, d’une certaine façon.

En passant

« Tenez-vous mieux que ça ! Que vous me fassiez pas honte le jour où vous serez invités à dîner chez le préfet ! »

C’était un des leitmotivs du grand père. Ouvrier devenu conseiller municipal, il avait à cœur de bien se tenir en société et, donc, à table. Surtout, il fallait que toute la famille prenne le pli, l’important étant de ne jamais faire honte. L’injonction est au fil des années devenue une blague à répétition. Pensez au préfet ! J’entends encore mon frangin ricaner.

Depuis, je suis un peu névrosé sur tout ce qui concerne les manières à table. J’ai mis bien trop longtemps à savoir tenir mes couverts correctement, je mange encore mal et, parfois, je dois faire un effort mental actif pour me rappeler de fermer la bouche quand je mâche. Alors, forcément, j’observe les autres. Comme cette ex qui, déjà à quinze piges, pliait ses feuilles de salade comme une reine.

Ce soir j’ai dîné dans une petite cantoche au fin fond des Landes, face à une inconnue en marinière. Au menu ce soir, des ailes de poulet, le genre de trucs qu’on dévore avec les doigts, où le gras qui coule fait partie du plaisir. Mais elle, elle dépiautait les ailes à l’aide ses couverts, avec une insolente dextérité. J’étais hypnotisé par la technique, ça s’est vu. Un peu confuse, elle a tenu à s’expliquer, levant les yeux au ciel.

« Mon père est préfet. »

J’ai cru décéder net sur place.
J’ai pensé à mon grand-père, plus de vingt ans à grogner pour que je me tienne bien. Forcément j’ai tout raconté à la fille. Ce qui l’a pas mal amusée. Elle a promis de ne pas me tenir rigueur pour les ailes de poulet, que ça irait. Pour ton grand-père, tu pourras lui dire que tu as dîné avec la fille du préfet !

Je n’y manquerai pas.

Le nouveau texte

– J’hésite entre deux projets. J’ai ce truc sur lequel je bosse depuis cinq ans, qui est un peu dur et qui me tient vraiment à cœur. Mais j’ai eu une autre idée, un truc super fun et un peu méta, qui serait plus rapide à faire je pense. Je ne sais pas trop.
– Mec, arrête de jouer au con, fait le vrai bouquin.

J’ai passé début 2016 à avoir une infinité de variations de cette conversation, avec infinité de gens différents. C’était après l’ultime retour des éditeurs sur mon précédent texte, un joli final en forme d’appel téléphonique de Grasset. L’éditrice m’a demandé si j’allais écrire un nouveau projet. J’ai répondu oui. Envoyez-le-moi quand il sera fini. J’ai raccroché en sachant que cette partie était désormais terminée. Il fallait remettre une pièce dans la machine.

Pendant plusieurs mois j’ai bossé en douce, quelques heures par jour sur mes heures de sommeil. Je faisais lire à mesure à deux amis pour à la fois me motiver mais surtout m’assurer d’être bien parti dans la bonne direction. Ce fut un chouette feuilleton secret. Je ne me suis pas trop épanché en public et j’ai bossé. Bien entendu j’ai opté pour le projet dur, celui que j’aurais soi-disant « chevillé au corps ». J’ai coulé cinq ans d’interviews, de lectures et de terrain dans un tout petit texte. Tout m’aura été utile, pour décrire une sensation, un lien, ou parfois même au détour d’une réplique, transposée telle quelle. Et comme à chaque fois, le résultat final ne parlait pas exactement de ce que j’avais prévu qu’il parle. Alors on retravaille, on harmonise, on fignole. Puis c’est terminé.

J’ai suivi les conseils de mes amis, j’ai écrit le bouquin qui compte. Je pense qu’il est bien, plusieurs de mes lecteurs le pensent aussi. Mais je sais surtout qu’il est important pour moi. C’est pour ça qu’il n’est pas encore parti, qu’il n’est pas sur tous les bureaux de l’édition parisienne. Parce que j’ai toujours vécu l’envoi d’un texte comme une cartouche avec laquelle on arme une carabine. On n’a qu’une seule chance de faire mouche. Si ça ne passe pas, on ne peut plus tirer à nouveau, il faut ramasser ses affaires et rebrousser chemin, revenir l’année d’après dans le meilleur des cas. Cette fois j’ai chargé une de mes plus belles cartouches. Et si je rate, la déception n’en sera que plus grande. Je joue avec ma meilleure main.

On est en septembre. Le texte est prêt depuis deux mois. Il reste sûrement quelques détails à resserrer, quelques dialogues à fluidifier, mais dans l’ensemble le bouquin est terminé. J’en suis fier mais j’ai la trouille. C’est pour ça que je ne l’ai pas encore vraiment envoyé. Je continue à viser, à espérer avoir la bonne personne, arriver à attirer son attention, le temps de la toucher en plein cœur, le temps que tout s’aligne parfaitement. On n’y est pas encore. Bientôt j’espère.

Le doigt est sur la détente.