Stabiloté

La semaine dernière c’était joie et bonheur.

J’ai repris mon manuscrit, celui auquel je n’avais pas touché depuis mi-juillet, et je l’ai relu intégralement. Fort d’une demi-douzaine de premiers avis éclairés plus ou moins professionnels, je savais ce que je cherchais, ce que j’espérais déterrer et ce que je voulais renforcer. L’entreprise m’aura pris trois jours de plus que prévu, ainsi que quelques insomnies, mais c’était tout de même joie et bonheur.

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Déjà, c’est vraiment confort d’avoir un objectif précis. On est loin des infernales heures à rajouter des pages, à se demander à quoi bon, si on ira bien au bout, ce à quoi ça va ressembler à la fin. Non, à ce stade du travail la plupart des doutes sont évacués, on sait qu’on est allé au bout, et on a une bonne idée d’à quoi ça ressemble (versus ce à quoi on voudrait que ça ressemble, ce qui est tout le sel de la réécriture en vérité). Du coup on s’avance en terrain connu, on s’émerveille des détails oubliés, et on déplace un peu les meubles sur les bons conseils des premiers invités.

Ensuite, c’est vraiment confort d’avoir une prochaine étape de calée. C’est-à-dire concrètement que quelqu’un attend un retravail pour me donner un reavis et débloquer de nouvelles opportunités. On est de retour dans une structure cadrée, proche d’une quête de jeu vidéo : si tu fais X alors tu gagnes Y. Ce qui est peut être, à mon sens, l’élément le plus rassurant dans tout travail artistique. Cette perspective concrète permet de faire une journée entière sur Word là où sans carotte réelle on se serait battu pour trifouiller quelques heures chaque jour. C’est aussi une histoire qu’on se raconte, parce qu’on sait que l’on travaille sur une simple étape, et que les suivantes sont en vue, pas juste fantasmées.

J’ai donc repris mon manuscrit pendant une petite semaine. J’ai bidouillé plein de trucs, raturé des choses, rajouté des choses, surligné des choses. Et à la fin je l’ai fait rapidement relire, pour avoir une confirmation de mon sentiment initial : c’est mieux (et plein de nouvelles fautes d’orthographe). Certes, c’est marginalement mieux, c’est quelques pourcentages mieux, c’est peut-être ce qui fera la différence mieux. Je ne sais pas encore. Mais j’ai apprécié l’exercice, le travail et, surtout, le regain de motivation, les synapses qui clignotent et le cœur qui bat à mesure qu’on s’approchait de la fin.

Et c’est je crois l’idée que je me fais d’avoir un éditeur, une carrière, des contrats : la certitude de ne plus travailler à vide, et donc avoir d’autant plus d’envie, d’énergie et de temps à consacrer à ce qui me fait le plus plaisir au monde : raconter des trucs.

Storylines

Je joue un rôle.
C’est quelque chose qui est à la fois évident pour une grande partie des gens qui pratiquent l’internet et à la fois compliqué à expliquer à quelqu’un d’extérieur.

Depuis les débuts (de ce blog, de twitter, du reste), j’ai une ligne assez fixe de ce que je dévoile et de ce que je ne dévoile pas. J’ai aussi fini par trouver quels traits je suis prêt à grossir, quels faits je suis prêt à tordre, pour un bon mot, une bonne vanne, une belle suite logique narrative. L’élégance fictionnelle est parfois plus importante que la réalité.

Car au final mon personnage virtuel est comme tout personnage : il avance le long d’une série d’intrigues. En tant que showrunner de LeReilly c’est à moi qu’il incombe de faire évoluer (IRL et en ligne) mon héros numérique. Avec comme avantage ce retour quasi constant des amis, des connaissances, des abonnés. Quand un running gag dure trop longtemps, on soupire, quand je n’ai pas mentionné un sujet depuis un moment, on me le réclame. C’est interactif, et une source infinie de choix à opérer.

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En ce moment, si vous me suivez ailleurs, vous pouvez suivre ma dernière storyline : le tricot. J’ai couiné à l’aide pour apprendre, j’ai documenté mes échecs, mes recherches de matériel, mes embûches. C’est drôle parce que c’est une nouvelle mine d’amusement, et un sujet qui touche des personnes jusqu’ici restées silencieuses. Alors j’insiste, dans la vie en continuant à tricoter, et sur le net en continuant à raconter. Cette storyline vient s’agencer au milieu des autres, des historiques (ma mythologie étant l’écriture, la poursuite de l’édition) jusqu’aux plus conjoncturelles (les cuiseurs à riz, la recherche du prochain job, les nouvelles piscines). Parfois la vie m’impose de garder le silence sur tel événement, tel projet, telle avancée, alors je redouble de posts sur les intrigues secondaires, le temps de pouvoir poser un épisode mythologique digne de ce nom.

Et je sais que des gens suivent ma petite série, chacun s’intéressant à un running gag, un sujet, une storyline, plusieurs, mais rarement toutes d’un coup. A une époque où pour percer sur internet il convient de se spécialiser j’aime maintenir un certain foutoir dans ce que je raconte. Lire un bouquin de branleur en anglais dans le texte tout en tricotant un châle entre deux fausses demandes de nudes le temps que charge le dernière jeu japonais de deep nerd qui occupe mes nuits. C’est comme un bouquet thématique foireux, on allume, on zappe, on éteint.

Le revers de la médaille, c’est quand quelqu’un vient zapper sur ma timeline. C’est comme débarquer au milieu d’un interminable soap. D’un coup les running gags ne passent pas, les sous-entendus ne sont plus clairs. Il manque une grosse partie d’historique. Cela provoque des réponses tantôt absurdes tantôt confrontationnelles, toujours un peu étranges. Après on s’accroche ou non, ça dépend. Mais des éléments d’historique me concernant qui me semblaient limpides ne le sont pas, et j’ai régulièrement de nouvelles connaissances qui m’interrogent alors que ceux d’avant savent déjà depuis un moment.

Je crois, à mesure que je théorise un peu tout ça, c’est que comme ça que j’aime mon petit coin d’internet, comme une multitude de séries auxquelles on s’abonne, pour lesquelles on se passionne, ou qu’on finit par détester. J’ai vu des gens odieux devenir adorables tout autant que l’inverse. Chacun showrunne à sa manière. C’est en tout cas pour tout le monde un work in progress permanent. Alors autant s’amuser en route.

En attendant le prochain épisode.

Accepter le rendez-vous

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Un pote de pote m’avait trouvé un contact. Il avait fait suivre mon texte à un vieux pilier de chez Hachette. L’homme avait plusieurs dizaines d’années de maison, et il avait accepté de me lire. Pression. Au bout de quelques semaines il me fixait rendez-vous à l’aube dans un café huppé, du genre où on décapsule le Coca Zero pour dix euros. J’étais à l’heure, calepin-stylo dans la poche arrière de mon jean. L’homme était en avance, il m’attendait sur une banquette à l’écart. Signe de la main, je m’assois, passe commande.

Il me dit que mon livre était plutôt bon. C’est bien écrit. On comprend bien le monde de l’entreprise, les turpitudes de ce jeune stagiaire livré à la grande machine capitaliste. C’est moderne, c’est intéressant. Par contre, et si je puis me permettre, ce n’est peut-être pas très vendeur. Je pense qu’il faudrait retravailler certains éléments en profondeur, pour augmenter vos chances de séduire un éditeur. A ce moment de la discussion je me braque pas encore mais je commence à mentalement reculer d’un pas ou deux. Il continue.

« Je pense, le mieux, ce serait que dans le premier chapitre le personnage principal découvre le patron mort assassiné dans son bureau. »

Koi.

Je lui fais répéter. Je lui demande si dans mon roman social sur le monde du travail il pense vraiment que je dois coller un cadavre au bout de dix pages. Oui oui, il répond. Ça ne vous empêche pas de traiter vos thématiques de fond, mais comme ça au moins la ménagère elle est accrochée direct par le mystère !

Je ne me souviens plus trop du reste de la conversation. J’ai finis par comprendre que cet homme avait surtout travaillé sur des titres de gare, des romans très grand public, à très gros tirages. Il y avait méprise. Mais je n’étais pas en position de le faire remarquer. Je l’ai écouté me parler de toutes ses astuces pour vendre des kilotonnes de bouquins. Il était visiblement pro et passionné. Juste pas de la même chose que moi. A la fin il a réglé la note (soulagement), et nous sommes reparti chacun de notre côté.

Cette histoire m’est toujours restée dans un coin de tête. Et je ne sais pas dans quelle mesure cela à pu jouer, à quel point mon esprit retord peut être passif agressif. Toujours est-il que mon nouveau texte commence par un cadavre. Un corps est découvert dès le premier chapitre, et le mystère de ce décès est ce qui propulse initialement l’intrigue. Bien sûr je m’extirpe de ça assez vite pour pouvoir explorer d’autres thématiques. Il n’empêche, ce cadavre, il fonctionne bien. Les gens qui ont pu avoir le texte entre les mains se sont laissés accrocher. Comme quoi.

Deux jolies leçons. La première c’est de toujours accepter le rendez-vous. Un entretien pour un job que tu veux pas, une rencontre avec une personne qui ne peut rien pour toi. Toujours accepter le rendez-vous. Parce que, seconde leçon, tu ne sais jamais quand, comment ni pourquoi une bonne idée ou une opportunité peut surgir.

J’avais promis de donner des nouvelles à cet homme. Je ne l’ai jamais fait. Et si j’ai longtemps raconté cette histoire comme une anecdote cocasse, sur un ton un peu hautain, au final c’est lui qui avait raison, d’une certaine façon.