Pom Pom Boi

– Je vais faire une émission littéraire sur Youtube !

Je plisse les yeux. C’est-à-dire. Genre une chaîne de booktuber ? Ces gens passionnés qui parlent de livres face caméra ? Non non, elle me dit, une vraie émission littéraire, avec des canapés et un invité et on parle pendant une bonne demi-heure. Je plisse des yeux à nouveau.

Moi j’aime bien les livres et les gens qui parlent de livres. Je trouve qu’on parle assez mal de livres en France. D’un côté il y a les émissions et chroniques TV/Radio nocturnes où il est plus important d’avoir un débat intellectualisant pour se kiffer en replay plutôt que d’être accessible et de susciter le désir de lecture. De l’autre il y a la pléthore de contenus internet autour de la littérature jeunesse ou de genre, ce pour un tas de raison, mais laissant bien souvent de côté la littérature dite générale. Ce que j’aimerais voir, c’est des gens qui parlent avec légèreté de livres sérieux et avec sérieux de livres léger, qu’on puisse avoir un joli petit pont de singes entre les deux où on pourrait venir d’un côté et de l’autre se serrer la pince au milieu et se dire qu’on n’a pas le même maillot mais on a tous la même passion. En gros.

Tout ça pour expliquer que, yeux plissés par l’incrédulité ou non, quand quelqu’un m’informe de son projet de créer un nouveau média littéraire, moi, sur le principe et sans réserve : ça m’intéresse.

Alors je dis que c’est super, même quand je doute. Je dis que je viens aux réunions, même quand je ne sais pas trop pourquoi. Et quand on me demande mon avis, je le donne. Soutenir, c’est une forme de contribution en soi. Quand bien même le projet change de forme à chaque nouvelle réunion, peu importe le nombre de greffons qui prennent ou de personnes qui quittent le navire en marche. Je reste dans un coin de la pièce, le nez rivé sur mon fil d’actualité Twitter mais les oreilles grandes ouvertes. Parfois, et à mon sens, au milieu d’un grand œuvre, la façon la plus productive d’aider est de ne pas participer, de ne pas rajouter aux débats. Dites-moi quoi faire, et je le ferai. Parce qu’au fond, plus que de savoir quelle est l’ambition finale du projet, quelle sera sa ligne éditoriale, sa forme, sa diffusion, ce que je veux c’est qu’il existe.

De la première évocation du projet il y a un an jusqu’aux réunions plus que mensuelles d’aujourd’hui, tout a changé mille fois de configuration. Je ne suis même plus certain qu’il y ait des canapés et un invité et qu’on parle pendant une bonne demi-heure (il me semble même que non). Mais petit à petit, des éléments se mettent en place, des personnes s’enthousiasment, des figures du petit milieu littéraire nous surveillent ou nous rejoignent. Je signe les papiers associatifs tout ce qu’il y a de plus officiels, je promets de documenter ce qui nous arrive, de faire des blagues sur internet pour faire vivre le projet une fois lancé. Les choses semblent se passer.

Surtout, une fois rentré, et entre deux étapes, je suis là pour répéter à qui a besoin de l’entendre pour tenir bon que oui, c’est une super, oui, il faut le faire, oui, ça vaut le coup.

Ça vaut forcément le coup.

Nouveau cycle

Ce soir-là je me suis choisi un petit banc bien central, avec vue sur le reste du parc. J’ai posé ma canette de soda sans sucre d’un côté, je me suis assis de l’autre et j’ai ouvert mon ordinateur portable sur les genoux. Pendant deux heures je suis resté à tapoter mon clavier, à mesure que le soleil se couchait et que les gens rentraient chez eux. En Suède même les parcs publics de petites villes de province ont le wifi. J’avais ma musique, quelques fenêtres de conversation ouvertes, dans lesquelles je répondais entre deux paragraphes sur Word. J’ai terminé mon nouveau projet comme je le souhaitais, l’ultime chapitre rédigé d’une seule traite, planqué seul au milieu d’un espace vert, mais entouré de mes potes qui, de l’autre côté de leur téléphone, n’avaient aucune idée de ce que j’étais en train de faire.

Du 29 avril au 28 juillet j’ai rédigé un premier jet, un peu plus de 230 000 signes.

Je suis passé par toutes les étapes. Au début quelques pages cela ne représente rien, c’est un brouillon d’idées, une lubie, c’est du niveau de millions d’autres incipit qui traînent dans les tiroirs de tous les wannabes du pays. On n’en parle pas, ce n’est rien. Après c’est un amas de chapitres conséquents, assez de zéros au nombre de mots pour rassurer le cerveau malade. Oui, je travaille sur quelque chose, je peux commencer à en parler, ça existe. Mais je me souviens avoir abandonné un texte, une fois, en plein milieu, alors la boule reste en gorge. Puis à force c’est la dernière ligne droite, le moment où je sais que ce projet arrivera à son terme, que c’est gagné en théorie, qu’il suffit de pousser les derniers mètres. C’est aussi le moment où tout se met en place, les éléments d’intrigues, le puzzle narratif, c’est la satisfaction, le plaisir d’écrire qui revient après des semaines d’abrutissement monotone, comme un bouquet final. Puis, enfin, c’est terminé.

Depuis une semaine j’ai récupéré une à deux heures de temps de cerveau disponible par jour. Concrètement je me couche plus tôt, mon temps d’écriture n’empiétant que sur mon temps de sommeil. J’ai fait suivre le texte à quelques lecteurs de confiance, pour retours, et aussi pour me laisser l’opportunité de l’oublier un peu moi-même, le redécouvrir en l’état avec un œil neuf à la rentrée. Rien ne presse. On attend toujours des nouvelles du texte d’avant. Je suis en vacances de mes obsessions, mon précédent et mon prochain projet tous deux hors de mes mains. Et alors que je retrouve une activité normale, je réalise une fois de plus qu’écrire des trucs, raconter des histoires, est le seul travail dont je ne me lasse pas. La seule activité sur l’autel de laquelle je sacrifie volontiers mes nuits, mes angoisses et mon état d’humeur général, afin d’avancer, de produire, d’aller au bout de mon idée.

J’ai testé plein d’autres trucs, le sport, les sorties, le travail de bureau, le travail de terrain, et de tout ce que j’ai pu éprouver, expérimenter, écrire est la seule activité que je peux réaliser jusqu’ici à l’infini. C’est ce qui est chez moi porteur de sens, d’ambition et d’accomplissement. C’est pour cela que je sais déjà ce que j’aimerais corriger sur ce nouveau texte, que je sais pertinemment ce que j’aimerais écrire ensuite, et que j’ai forcément une vague idée d’où j’aimerais porter tout cela. Je ne vais pas m’arrêter, je ne peux pas, je ne sais rien faire d’autre, ou alors pas aussi bien, pas aussi longtemps, pas en y prenant autant de plaisir.

Mais pour l’instant je profite d’avoir terminé une phase importante, de devoir patienter pour attaquer la prochaine. Je ne suis pas en vacances scolaires, ni en congés payés, mais c’est une forme de repos, des vacances de ce qui m’habite, juste assez pour être prêt à me dévorer à nouveau.

Agency

413fd580-322a-0133-475a-0a2ca390b447

J’ai pris l’habitude de toujours avoir un plan de secours. Pour chaque projet, qu’il soit personnel, artistique, professionnel, l’important c’est d’avoir un plan B. Peu importe qu’une perspective ou qu’un espoir se casse la gueule, tant qu’on a prévu le coup, tant que l’on sait quel est le prochain mouvement. Cette façon de fonctionner m’a porté pendant des années, de galères multiples en réussites plus éparses. Je pense souvent que sans cet instinct de survie mêlé à une infinie poursuite en avant, j’aurais explosé en vol il y a bien longtemps. J’en ai d’ailleurs régulièrement des avants goûts. Chaque fois que je me retrouve sans plan de secours, chaque fois qu’une opportunité s’effondre sans rien derrière. Quand il faut tout repenser, c’est là que je m’effondre, au moins temporairement.

Une agence artistique, un agent artistique, ce sont par définition (et étymologie) des structures et des personnes qui agissent. Ils agissent à notre place, soit parce qu’ils sont en position de le faire quand nous ne le pouvons pas, soit parce qu’ils peuvent le faire mieux quand nous ne pouvons que le faire moins bien. Dans le meilleur des cas c’est une extension de soi, un outil tantôt puissant tantôt précis. En tout cas c’est le but. C’est pour cela qu’on signe, qu’on délègue, qu’on se lie. Parce qu’avoir une agence, c’est perdre la sienne. Il n’existe pas de traduction littérale du concept anglo-saxon d’ « agency ». L’agency c’est la capacité à agir. C’est le fait de pouvoir, d’une façon ou d’une autre, quelle qu’elle soit, influer sur le monde. Notre agent nous dérobe cette agency.

J’avais une demi-douzaine de plans en cours. J’avais cette note d’intention pour cet éditeur de rêve. J’avais ce lecteur infiltré dans une belle maison. J’avais ce lecteur qui d’ici quelques mois pourrait m’avoir une entrevue avec cette autre belle maison. J’avais ces personnes à relancer, contacter, convaincre. J’étais détenteur d’autant de plans de secours que de lettres dans l’alphabet. Ce serait peut-être long, difficile et le plus souvent infructueux, mais je savais où j’allais. Avoir un agent c’est ne plus avoir d’agency sur les démarches. Il est le mandataire exclusif. Il frappe plus fort là où je ne savais où frapper, et il frappe tout court là où je ne savais pas que c’était possible. Extension de ma propre agency, je gagne en puissance ce que je perds en contrôle.

Et quand on a eu le contrôle pendant des années, même le plus souvent en vain, c’est une terreur de que le perdre. Surtout dans l’entre deux, durant l’attente, les longues semaines où rien ne vient prouver qu’il s’agisse de la bonne décision. Une période qui j’espère me semblera grotesque, puérile et loin derrière moi. A une victoire près de me réjouir de mes tracas.

Mais j’ai besoin de retrouver ma propre agency, j’ai besoin d’agir. Et si je ne peux pour le moment plus influer sur ce qu’il advient de ma production, je peux produire plus. On revient toujours au stoïcisme : lâcher prise sur ce sur quoi on ne peut rien, agir sur ce que l’on peut influencer. Peut-être que c’est pour ça que, pour la première fois de cette année, j’ai rouvert Word, et recommencé à écrire.

En voilà un bien beau nouveau plan B.