Moving

Samedi vingt-deux heures trente passées, nuit noire d’automne, le chauffeur du camion manœuvre comme il peut autour de la place de la République. Il se penche vers moi entre deux coups de volant : « mais pourquoi vous déménagez au milieu de la nuit en fait ? »

J’ai répondu la vérité, que j’ai fait comme j’ai pu, c’est-à-dire que je n’ai pas fait jusqu’à ce que je sois obligé de faire. Le mois de préavis est terminé, je rends les clefs état des lieux demain seize heures. J’ai passé la journée à chattertonner les derniers cartons, à démonter mes meubles, avec l’aide et sous le regard amusé d’une amie qui (littéralement) passait par là avant de se proposer de filer un coup de main. Heureux concours de circonstances. Un peu comme le pote qui m’aide à lever les cartons un samedi soir, miraculeusement planté par son date Tinder et donc disponible au moment où je commençais à paniquer. J’avais appelé le camion un quart d’heure avant la fermeture du service de location, quelques minutes après avoir zippé le dernier sachet de vis. In extremis. Un mois de rien, tout en 36h chrono. Sombre bolosse.

Onze ans de vie dans le onzième, des années à se plaindre à la terre entière de ne pas pouvoir chercher, des mois à se plaindre de ne pas trouver et quand, enfin, le papier est gratté, le bail signé, je me suis tu, je n’ai rien dit, à presque personne.

“Did something nice happen to you?”

Je ne voulais pas raconter, je ne voulais pas refaire le match, je ne voulais pas « annoncer ». Je voulais garder ça pour moi, quelques proches obligés d’être dans la confidence. Je ne voulais pas qu’elles sachent. Je voulais qu’en passant en bas de mon chez moi on se demande si je suis encore là comme je me demande si on est encore là quand je passe en bas de chez elles. Je voulais qu’on se fourvoie. Je voulais continuer à penser qu’on fonctionne comme moi, de peur d’être le seul à fonctionner comme moi. Quatre semaines de préavis plus tard, assis en tailleur dans mon grand salon, je dois me retenir de ne pas les prévenir.

Premier déménagement depuis toujours, je n’avais jusqu’ici qu’emménagé. Grande première. Tout était plus compliqué que prévu et tout s’est mieux passé que prévu. J’ai presque réussi tout seul, presque en douce, au cœur de la nuit, à remonter mon lit IKEA dimanche juste à temps pour m’y coucher. L’appartement précédent vide, la voix qui résonne en l’absence de meuble, je me suis souvenu pourquoi je l’avais choisi, pourquoi je me suis dit que ouais, je serais bien là. C’était avant tout le passif, l’accumulation, l’usure et les ressentiments. J’ai demandé au proprio s’il le remettrait en location. Peut-être pas, sa sœur a besoin d’un endroit. Okay.

J’ai retrouvé et gardé les lettres d’amour, les lettres de désamour (des éditeurs), j’ai jeté les posters d’ados, ceux que j’avais commandé il y a onze ans sans jamais les mettre au mur en attente d’un cadre que je n’ai jamais pris le temps de commander. Quelques habits au recyclage, pour les livres on verra quand j’aurai déballé. En tout une bonne trentaine de cartons, dont certains attendent un meuble pour s’ouvrir et s’y déverser, si possible avant 2019, chaque chose en son temps.

Une nuit ici et c’est déjà le nouveau normal, le parquet qui grince, l’emplacement de la lumière de la salle de bain pour quand on se relève la nuit, les bruits de la rue. Unique chance d’écrire ce billet avant qu’il soit trop tard. Tête de linotte, dans quelques semaines mois années j’aurais quasi tout oublié du précèdent, ce sera cotonneux. Mon « Alzheimer » précoce, structurellement pénible jusqu’à ce qu’il s’avère utile.

Je crois que je n’ai rien dit, que j’ai déménagé seul parce que peu de mes amies et amis ont pu faire l’expérience d’un bloc de dix ans au même endroit et de la baffe qui s’ensuit, que je n’avais personne pour faire le pont avec ce que j’allais ressentir. J’ai déménagé seul parce qu’aucune des personnes avec qui j’aurais eu envie de le faire n’est encore dans ma vie.

Je l’ai fait en traitre, après un mois de rien dit, au milieu de la nuit.
Mais je l’ai fait.

Cabinet fantôme

L’une des plus longues négociations lors de la conception de l’objet livre d’Objet trouvé fut la quatrième de couverture (enfin, toute la couverture en général, mais plus particulièrement la quatrième). Je reçu une première version du texte , auquel j’ai opposé ma propre version, avant d’engager un long ping pong visant à aboutir à un joli compromis entre nos multiples cerveaux artistiques, éditoriaux, narratifs et commerciaux. Seulement, à un moment, Jean-Baptiste mon éditeur a commencé à comprendre qu’entre chaque aller-retour, le document de travail circulait plus amplement qu’entre lui et moi. Il n’était pas seul aux commandes. Il subissait l’influence d’un cabinet fantôme.

Si j’ai mes intuitions seul (encore heureux), j’essaie de ne pas prendre de décision depuis ma propre bulle. Lorsque c’est important, je demande autour de moi, je confronte des points de vue, je fais la somme de ce que je reçois, et je tranche. Mon cabinet fantôme, les personnes qui m’assistent dans ma prise de décision, a une composition variée, en fonction de la problématique, du temps de réponse nécessaire ou autres factueurs ponctuels. Mais, de manière plus pérenne, il est co-présidé par deux éditeurs, de deux maisons différentes, qui ne se connaissent que de nom. L’un et l’autre sont tant opposés qu’ils seraient réductibles à un diable et un ange sur mes épaules [insérer kronkdanskuzco.jpg]. Qui est qui ? Je ne saurais dire.

L’un est structurellement grognon, chacune de mes questions le dérange, et lorsqu’il y répond c’est comme on se gratte : dans l’espoir que la gêne disparaisse. Il aime les livres mais ne comprend pas les auteurs, ces gens plein d’ambitions et d’avis avec qui il faut composer. La littérature se porterait mieux sans les auteurs, peut-être même qu’elle se porterait mieux sans sortir de livres, après tout il y en a tellement déjà. Mais les auteurs existent et les livres sortent, et donc, parce qu’on a pas le choix, il faut bien les éditer, et les éditer bien.
L’autre est structurellement enjoué, croisable dans littéralement toutes les soirées, sur tous les salons, de bonne composition, et tolère mes questions même les plus bêtes. S’il roule des yeux derrière son écran, je ne le vois pas. Touche à tout éditorial, il a pu faire du genre, du grand public, du jeunesse, et réfléchit sans cesse à quoi faire après, qu’est-ce que l’on peut réinventer. Les livres c’est cool, c’est des rencontres, c’est des projets, c’est une idée en prenant un verre qui devient une belle édition reliée dans un an.

Si l’un me dit que mon intuition est mauvaise ou que mon angoisse est illégitime, ce n’est pas une information, c’était attendu. Mais s’il s’enthousiasme pour quelque chose, là je tiens un truc. C’est un bon indicateur.
Si l’autre me dit que mon idée est top, cela ne m’aide pas beaucoup. Mais s’il me prévient que là, je vais trop loin, je suis trop pénible, okay j’arrête. C’est également un très bon indicateur.
Si les deux sont d’accord l’un avec l’autre, alors c’est qu’il faut absolument que je les écoute.

A un moment du processus éditorial, parce que le temps pressait et par fatigue de composer avec moi, Jean-Baptiste m’a demandé de ne plus demander à la terre entière leur avis sur je ne sais quel point de détail. Et j’ai rigolé que non, bien sûr, quand même, je pouvais parfois décider seul. Il n’empêche. Mon cabinet fantôme m’aura à la fois bien orienté et bien aidé sur une multitude de points de détails, plus ou moins importants, mais il sert aussi à préserver mon éditeur officiel d’une partie de mes angoisses, de mes névroses ou de mes sollicitations incessantes. C’est une tampon, entre mes mauvais défauts et lui, une sécurité supplémentaire pour ne pas faire vriller mes collaborateurs. Car, et il ne le voit pas, mais s’il pense que je suis angoissé perfectionniste, c’est qu’il n’a pas vu tout ce que subis et absorbent mes éditeurs suppléants.

Hommage, discret mais sincère, leur soit rendu. Jusqu’à ma prochaine question.

Et tout le monde joua le jeu

Objet trouvé est sorti depuis une semaine pile (voire un peu plus pour ceux qui l’ont déniché en avance, déjà mis en place par des libraires zélés). L’heure du bilan reste lointaine. Mon éditeur et moi-même en sommes encore à retenir notre respiration et attendre de voir ce qui se passe ou non, si « ça prend » (la littérature est donc de la mayo et moi un jaune d’oeuf). J’ai découvert le volume de mon tirage hier, je ne veux pas savoir mes ventes avant l’hiver, à moins d’un coup de fil pour m’annoncer qu’on repart en impression triple point d’exclamation à l’oral. Ne me dites rien, heureux les ignorants qui avancent comme si de rien n’était. Ce n’est que le début.

Mais quel début. Une semaine durant je fus inondé de messages de félicitations, tendresse, sympathie, émanant tant des amis proches, que de celles et ceux qui s’étaient éloignés, voire parfois jusqu’à des personnes avec qui la seule chose que nous entretenions était une inimitié polie. J’ai senti qu’on était réellement, et sincèrement, content pour moi, peu importe notre distance ou passif. Un moment de grâce comme j’en ai peu vécu, suivi immédiatement par une seconde vague, celle des photos du livre. Romancier de l’ère post-numérique, j’ai reçu des dizaines de photos de mon livre, dans toutes les situations possibles : en rayon, sur une table de libraire, posé sur une pile de butin du jour, dans la rue, à la maison, assorti à une robe (?!) etc.. Autant de clichés preuve d’autant d’achats preuve d’autant de soutiens.

Je sais que c’est un tour de magie que je ne pourrai réaliser qu’une fois. C’est le seul et unique premier roman, l’aboutissement d’une intrigue s’étirant sur des années de présence numérique. Qu’il s’agisse d’acheter le livre, parler du livre ou trouver des gens pour en parler à leur place, tout le monde participe, s’associe à cette jolie conclusion à sa façon. L’impression d’être dans un film, au moment où le héros décroche son téléphone pour demander le service qu’on lui doit depuis des années.Je fais le tour des vielles promesses, il est temps de régler votre ardoise les gens. Et les dits gens de jouer le jeu. Bien sûr qu’on va aider, de quoi tu as besoin ? On ne va pas se mentir, faire le truc de la fausse modestie et tout, non : c’est grisant.

Le livre est court, les retours arrivent vite, au fil du weekend dernier. Des supers compliments, quelques questions, parfois juste une ligne. Je ne creuse pas trop et je laisse venir, je ne sais pas ce que dois demander ou non, mais de passionnantes conversations jaillissent de ces retours, surtout lorsque je peux éclaircir tel ou tel point, dévoiler telle ou telle anecdote de relecture, de débat interne avec l’éditeur. Les plus belles remarques sont celles qui me disent que le livre est valide, que c’est un vrai roman, qu’il mérite d’exister. C’est pas volé, dans tous les sens du terme.

Seconde semaine aujourd’hui, la rentrée commence à peine. La première vague de mon lectorat et de mon exposition, celles des amis, des contacts, des faveurs est passée. Les gagnantes et gagnants de la saison commencent à émerger tandis que d’autres interviews, d’autres opportunités se présentent de mon côté. On avance, on fait le travail qu’il faut. Mais, quoi qu’il arrive à présent, ce n’est que du bonus.

Parce qu’au fond, c’est ce que j’ai toujours voulu : mon travail posé sur une table au milieu d’autres livres avec les mêmes chances (plus ou moins, on se comprend), considéré comme un roman parmi les autres. Et ça, je l’ai eu.