Aqualizer

J’ai pour Noël reçu un Walkman waterproof. ENFIN. Depuis des années que je voulais sauter le pas, écouter de la musique dans l’eau pour voir, enfin entendre. Pas d’amis à qui emprunter du matos de test, un équipement forcément un peu cher et des avis pas toujours unanimes, je ne m’étais pas lancé jusqu’ici. C’est tout juste si je remarquais une nageuse ou un nageur ça et là, des écouteurs aux oreilles. Puis cette année, et parce que je réalise que je passe toujours plus de temps à nager (pour fêter quand je vais bien ou oublier quand je vais mal), j’ai passé commande à̶ ̶m̶a̶ ̶m̶è̶r̶e̶ au Père Noël. Un Walkman Sony étanche, c’est toujours plus stylé sous le sapin que trois paires de chaussettes et un chèque (big up fréro !). Allons-y.

L’objet est beau, c’est d’ailleurs le plus beau, voilà, c’est dit. J’ai pris l’appareil le plus stylé et non pas le plus cher ni le plus futuriste ni même le mieux noté. J’ai pris le plus beau. Car je n’ai pas color-coordonné l’intégralité de mon stuff légendaire piscine (bonnet / lunettes / maillots / accessoires) pour commencer à m’auto-saboter. Une fois le (bel) objet déballé, jai mis à profit le temps de la première charge pour aller pirater quelques MP3 sur Megaupload comme en 1999 (cette phrase est plus rétro qu’une saison entière de Stranger Things), ce qui fut nostalgique mais surtout laborieux. Une fois paré il ne me restait plus qu’à attendre la réouverture des piscines municipales, toutes fermées le temps des vacances autour du nouvel an. Ouin.

Les pieds dans l’eau, au moment de la bascule en avant et d’aller faire la première longueur, j’ai eu l’intuition que ça ne fonctionnerait pas. Okay, le son passe là, sur le bord du bassin, et c’est déjà assez cool ne serait-ce que pour ne plus entendre les autres autour de moi, mais une fois dans l’eau, ça ne peut pas marcher. L’appareil va prendre une infiltration, court-circuiter, m’arracher l’oreille dans une explosion sousmarine. Mais okay, allons-y. Une, deux, j’étais lancé. La musique m’a suivi du dehors jusqu’en dedans, poursuivant sa petite rythmique alors même que j’entamais la mienne. C’était parti pour la période d’adaptation. D’abord l’étonnement face au fait que oui, ça fonctionne, pas génial genre on va pas non plus écouter des podcasts de bruns barbus qui dissertent sur Star Wars avec une retransmission sonore cristalline, mais ça fonctionne. Ensuite l’ajustement à ce nouvel environnement auditif.

Je n’entends plus mes voisins de ligne, je n’entends plus le monde autour. J’entends ma musique, plus ou moins distinctement en fonction des mouvements du crawl, du dessus-dessous des oreilles par rapport à la ligne d’eau, et j’entends l’eau brassée par mon corps, les bulles qui remontent et les déplacements. La première séance est déconcertante, je réalise que je n’ai pas choisi les embouts intra-auriculaires optimums, ça glisse un peu. Je rentre, je change d’embouts, je fais mieux la fois d’après. J’adapte dès lors mon mouvement à l’appareil, je me force à être plus fluide dans ma technique, tout pour ne pas me brusquer et ne pas perturber la qualité de retransmission audio. Je réalise aussi que le Walkman pourra me réconcilier avec le dos-crawlé, nage dans laquelle ma tête bouge le moins, qui me permet une écoute plus sereine.

Surtout, en fin de séance, je me décale dans la ligne ludique, je me trouve un coin de piscine et je fais un peu d’apnée. Jamais trop longtemps, juste assez pour ne pas déclencher les alarmes modernes des piscines municipales, mais suffisament pour flotter là quelques secondes, à écouter ma musique, dans mon monde, jusqu’à ce que je refasse surface. Une respiration, et c’est reparti. Là, en apesanteur aqueuse et alors que je profitais de mes sons préféré à l’aide d’un appareil qui me parait encore mi futuriste et mi magique je me disais, quand même, quelle époque pour être en vie.

(also je garde mes écouteurs dans les douches car qui a le time pour écouter mes voisins se raconter leur journée à échanger des bitcoins alors qu’ils se frictionnent l’intérieur du maillot : pas moi)

Engelures

En passant

Chaque hiver, entre Noël et le jour de l’an, j’écris mes petits emails de la tendresse. Je profite de la période de l’entre deux, où il est non seulement un peu plus facile de dire les choses, mais aussi de les entendre. Je fais ça depuis plusieurs années, c’est une auto-tradition. J’aime bien, j’attends ça avec impatience même. C’est important pour moi.

Cette année je n’ai écrit en tout et pour tout qu’un seul mail.

Je ne suis pas certain de ce qui s’est passé. Ce n’est pas comme si je n’aimais pas les gens, ou comme si je n’avais rien à dire à personne. Mais la machine est enraillée, grimpée par une multitude de petites choses. Je ne me sentirais plus assez proche de plus assez de gens. Je me laisserais bouffer par cette torpeur hivernale, l’absence d’énergie pour gratter quelques lignes. Ou bien j’aurais l’impression d’être ridicule. Je ne sais pas. Toujours est-il que cette année et malgré les tentatives à me planter devant ma messagerie, pour moi, ça coince.

On s’est débrouillé autrement, les autres et moi. J’ai envoyé des messages instantanés timides, j’ai pris un peu des nouvelles, sous-entendu une forme ou autre d’affection. La communication était dans les deux sens puisque, comme chaque année, j’ai vu poindre le bout du nez d’une ou deux personnes dont je ne m’imaginais pas qu’elles puissent ou veuillent me dire quelque chose. Toutes ces tentatives de communication, ces moitié-dits, ça s’accumule, et ça fait tout de même de jolies fêtes. Je suis tout de même content pour ça, pour ces gens-là et pour nos mains tendues.

Il n’empêche, comme chaque fois que je ne parviens pas à reproduire un rituel que j’aime, je me demande dans quelle mesure c’est de ma faute, dans quelle mesure je me suis éloigné, ou bien j’ai pu repousser. Ou bien est-ce que c’est cassé en dedans. Je ne sais pas trop. Même cette note ne vient pas facilement, m’aura coûté deux tasses de café et une pause à mi-chemin pour faire autre chose.

Mais elle vient, comme les petits messages, comme le mail que je suis parvenu à rédiger et envoyer. Je ne suis pas tout seul, loin de là. Peut-être qu’il fait juste un peu froid.

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En 2013 j’ai passé une semaine à Amsterdam avec l’Ex. Nous logions dans un sublime duplex en haut d’un immeuble sur les quais. Rien d’autre à faire qu’à courir les musées, manger des trucs bons, prendre des photos et se blottir sous la couette. C’était nos dernières vraies bonnes vacances, lorsqu’on pensait que ce serait une dernière respiration avant le reste de notre vie à deux, l’appart, le môme, la suite.

Je n’avais jamais remis les pieds ici en plus de trois ans. Je plaisantais sur le fait que la ville était à présent maudite, terre brûlée. Je ne pouvais pas y aller seul sans me laisser aller à la mélancolie, et je ne pouvais pas y amener quelqu’un d’autre. Ce point de la carte était passé dans les pertes et profits.

En pourtant m’y revoilà, dans l’appart de mon frère, à attendre que la tisane termine d’infuser. Je suis venu pour affaires, comme on dit, Thalys tous frais payés pour me rencontrer. J’ai serré des mains, j’ai déroulé ma vie une fois, deux fois, six fois en tout. Une journée à parler anglais, articuler, chercher le bon prétérit, avec le sourire. Encore quelques minutes et l’infusion sera prête, je pourrai me rouler dans mon sac de couchage devant un dessin animé.

Demain c’est ma journée aux frais de la princesse, déplacé, logé, blanchis. Je n’ai rien de spécial à faire. J’ai déjà bouclé le sujet musée la dernière fois, j’ai fait le tour des boutiques de fringues, des attrapes-touristes (avec du fromage), des ruelles hautement instagrammables, jusqu’au space cake « tu sens quelque chose toi ? ». Sois je me perds plus profond soit je retrace mes pas. Dans tous les cas j’ai besoin de prendre la mesure du lieu, à nouveau. Ce sera un samedi étrange, et dimanche il faudra rentrer.

Je n’ai aucune idée de ce que je pense de cette ville et de ce qu’elle est censée représenter, entre les vacances d’avant, la nouvelle maison de mon frère, mes rendez-vous d’aujourd’hui et tout ce que je ne sais pas encore. Mais pour l’instant j’y suis et je vais m’y coucher.