La porte des Enfers / Laurent Gaudé

« Mec t’as un flingue sur la tempe si t’aimes pas t’es dans la merde. »

Ainsi vont les lectures de livres offerts. Parce qu’à un moment la personne qui a choisi, payé, emballé et donné le bouquin que tu viens de finir voudra savoir ce que tu en as pensé. Et si t’aimes pas, c’est forcément au moins un peu vexant et tu es, effectivement, dans la merde. D’où ma relative fébrilité à la lecture de La porte des Enfers.

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Surtout que ça ne commençait pas super bien. Le roman suit deux intrigues parallèles dans la ville de Naples. Une, dans le présent, raconte un règlement de compte sanglant. L’autre, dans le passé, s’attache à suivre un père après que son fils unique fut fauché par une balle perdue. Tu sens bien qu’il va y avoir un rapport mais ce n’est pas encore très clair. Puis assez vite le livre décide de surtout s’attacher à ce père qui prend la décision d’aller chercher son enfant aux enfers et de le ramener. Le présent attendra.

Laurent Gaudé convoque alors un imaginaire à mi-chemin entre les représentations religieuses classiques de l’enfer, parsemée d’éléments plus mythologique, pour créer une poche d’univers que l’on se représente aisément. Le style aide, parfois lourd mais toujours très clair. Et quand, enfin, tous les éléments du puzzle viennent se mettre en place, le livre touche alors très juste. J’étais soulagé de ce que j’ai pu ressentir sur la toute fin. Soulagement, j’avais bien aimé.

La porte des enfers est un texte sur la parentalité, la mort, la vengeance et, en filigrane, la ville de Naples. Tout ne m’était pas destiné, mais les raisons pour lesquelles on me l’a offert ont tapé juste. Et j’ai beau me plaindre du style au début de ma lecture, je n’ai pas été capable de poser le bouquin jusqu’au bout.

Bouclé en quelques jours, la douceur de la couverture des éditions Babel sous la main, j’ai vraiment aimé ce premier flirt avec l’œuvre de Gaudé. Merci, donc.

Flaked

Netflix, le producteur de contenus, pas le robinet internet, arrive à une période intéressante de son développement. Il sort actuellement plus de Netflix Originals que ce qu’une personne lambda est capable d’absorber. Il faut à présent faire des choix. Le côté positif de cette surabondance de « contenus », c’est qu’on commence à voir émerger des séries relativement niche, des trucs qui ne sont pas forcément conçus pour tout le monde. La série Flaked, sortie en douce entre les bulldozers House of Cards et Daredevil, est de celles-ci et m’aura parlé, à moi.

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Créée et produite par Will Arnett, Flaked démarre un peu comme un auto-remake de son autre excellente série Netflix Bojack Horseman. On y suit un quadra passé complètement paumé, qui partage sa vie entre sa boutique de meubles qui ne se vendent pas et des meetings aux alcooliques anonymes du coin. Le mec pédale dans la semoule depuis maintenant dix ans, depuis qu’il a renversé et tué quelqu’un en conduisant ivre. Cet état de flux permanent ne l’empêche pas de vivre sa petite vie pépouze dans son quartier chéri de Venice, avec ses potes, son plan cul régulier et ses contradictions.

Et ça dure comme ça pendant deux trois épisodes, sans réels enjeux. On suit cette bande de mecs sur le retour qui font du tennis au bord de la plage et sirotent des cafés allongés entre deux ouin ouin sur la vie et autres dissertations sur la grandeur d’âme des habitants de Venice. C’est à peu près là où tout le monde a abandonné, parce que la vie c’est court et que Love c’était quand même de la merde et qu’on ne les y reprendra plus et puis putain y’a Daredevil qui reprend le weekend prochain.

Mais j’ai insisté, par désœuvrement, par affect pour Will Arnett, pour la très très belle photo, la camaraderie masculine et l’imaginaire d’une petite communauté de quartier. Et juste au moment où je me disais que j’allais finir la saison du coin de l’œil, voilà que le plot a commandé à débarquer. Des bouts d’intrigue qui surgissent çà et là, des personnages mis face à des décisions de merde, pris dans leur hypocrisie et les mauvais choix du passé. Arrivé aux deux tiers de la saison, j’étais coincé, j’ai réalisé que j’aimais vraiment bien, et que j’allais rester concentré jusqu’au bout.

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Si vous me lisez, même d’un œil distrait, vous avez forcément un peu remarqué ma crise existentielle. A quoi la bon la vie, quel sens donner au taf, au temps qui passe, pourquoi ne pas se laisser porter à l’infini. Je suis temporairement devenu un épisode de Girls ma foi, c’est ainsi. Et Flaked c’est toutes ces angoisses, mais transposées à la quarantaine. Et ça m’a fait un bien fou. Parce que je lis partout des analyses merdiques sur le malaise de ma génération, sur le fait d’être des éternels adolescents, insatisfaits et à peine fonctionnels. Sauf que là, dans ma TV (ou sur mon téléphone), j’avais des fortyquelquechose avec les mêmes questionnements, les mêmes angoisses. J’aurais pu me dire que c’était la preuve que cela n’irait jamais mieux. J’ai surtout compris que mes névroses ne sont pas générationnelles, juste humaines, et que même si ça peut durer, s’installer, ça n’est que des phases. Dont on peut sortir, même en partie. Flaked parle de ça. C’est une série pleine d’espoirs, de personnages qui continuent à lutter, même s’ils font des erreurs, et finissent par surnager un moment.

Arnett et sa bande m’ont bizarrement remonté le moral. Les voir se dépêtrer en essayant de faire au mieux, les voir se souder entre eux, autour d’une vieille amitié, d’un drame commun ou d’une communauté, ça m’a étrangement remis d’aplomb.

Bien sûr la série a une tonne de défaut. Comme tous les shows Netflix la plupart des scènes durent un peu trop longtemps, il y a des ellipses étranges, les personnages féminins restent souvent trop en retrait. Mais l’ensemble fonctionne, ça se construit petit à petit et ça se tient. Ce n’est peut-être pas pour vous, et ce n’est pas grave, mais c’était en tout cas pour moi. C’était une première saison avec une âme (et le pire générique de l’année, certes). Et je suis vraiment content qu’elle existe.

Le grand marin / Catherine Poulain

J’ai reçu Le grand marin en cadeau quelques semaines avant sa sortie. Tu verras, c’est le meilleur bouquin de la rentrée, juré. J’avais alors dans les mains un petit pavé costaud de 400 pages. Il m’aura fallu un bon moment pour le lire. Dans l’intervalle Le grand marin s’est beaucoup vendu, commence même à apparaitre sur des listes de prix. Le moment ou jamais pour vous en parler.

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Lily est une femme qui a quitté la France pour l’Alaska. Elle veut mettre sa vie d’avant derrière elle. A peine arrivée à Kodiak elle n’a plus qu’une idée en tête : aller pêcher en mer. Forceuse de compète elle finit par se trouver une place au milieu d’un équipage d’hommes tous plus bourrus les uns que les autres. Ce n’est qu’à force de travail acharné, de souffrances et de blessures qu’elle finira par se faire accepter à bord. Et c’est aussi là qu’elle croisera la route du seul capable de lui faire baisser sa garde, de reconsidérer sa fuite en avant, le grand marin.

Une rapide lecture de la quatrième de couverture confirmera que l’héroïne Lily est bien l’auteure Catherine Poulain, femme à la vie extraordinairement bien remplie. C’est sûrement aussi pour cela que tout sonne vrai, ce qui est à mon sens la plus grande force du livre. On sent l’avidité de cette femme pour la mer, la dureté des hommes en Alaska, le travail titanesque qu’est la pêche. Le récit ne s’embarrasse pas de décrire décor, bateaux et autres paraboles sur l’océan. Seul compte le travail, les mains qui se blessent, les habits détrempés qui pourrissent. On est dans quelque chose de très tactile et physique. Peu ou pas d’intrigues entre les longues parties de pêche. Quand Lily n’est pas sur un bateau, elle ne cherche qu’à reprendre la mer. C’est moins une histoire que le récit et la description d’une obsession que rien ne rassasie.

Et c’est peut-être pour cela que j’ai mis du temps à le lire. Je ne ressentais pas la nécessité de tourner les pages à toute vitesse. Je lisais comme on travaille, patiemment, morceau par morceau. Le grand marin arrive tellement tard que j’ai un moment cru que le titre me mentait. A ce moment Poulain ne parle plus que de la mer mais aussi de l’amour. Là encore les mots sont justes parce que vrais. Ce bout d’intrigue disparait comme il était venu, sans que l’on s’en rende vraiment compte, et puis c’est la fin du texte.

Le grand marin est un livre différent, qui parlent de sujets que je ne connais pas avec un style qui me les rends palpables. J’aurais aimé le dévorer à toute vitesse, mais ce n’est pas ce qui s’est passé. J’ai besogné pour arriver au bout, mais je ne regrette rien. Parce que c’est l’un des livres les plus singuliers que j’ai pu lire en littérature française actuelle.

On ne m’avait pas menti.