La bibliothèque de Babel

J’ai fait comme on m’a dit. J’ai disposé mes livres jusqu’à la moitié de chaque carton, avant de remplir le reste par des trucs moins lourds. Ce qui donne une suite de boites aux inscriptions cocasses : « livres + habits », « livres + figurines », « livres + trucs de bouffe » (?) etc.. L’idée était bonne, j’ai pu trimballer ma vingtaine de gros cartons sans me démettre l’épaule. L’idée était moins bonne, dans la mesure où je suis obligé d’ouvrir la moitié des paquets pour récupérer plein d’items différents alors que je n’ai pas besoin ni envie de sortir les livres. Alors là vous me direz, mais pourquoi ne pas ranger les dits livres une bonne fois pour toute, pourquoi ne pas vider les cartons, s’affranchir, entamer une nouvelle page de cette existence de collectionneur de papier ?

Et bien parce que ces livres, des centaines de livres accumulés depuis plus de dix ans, et bien je ne sais pas où les mettre.

Les murs du nouvel appartement sont hostiles. Entre ceux occupés par des fenêtres, des (?) cheminées ou bien encore des radiateurs, et ceux trop près des portes pour êtes exploités, je manque cruellement d’options lorsqu’il s’agit d’installer une bibliothèque. Trop larges, trop profondes, pas assez surélevées, j’ai passé des semaines à mesurer et chercher, encore et encore, jusqu’à l’obsession. Tout ceci pour finalement me tourner vers une solution IKEA d’éléments modulables a priori pas forcément faits pour ça mais tant pis. Il n’y avait plus qu’à monter, assembler à coup de vis et de jointures et, tadaaa, j’avais enfin un unique meuble bibliothèque, dans l’unique angle disponible, à l’unique profondeur exploitable.

Un beau pti meuble à hauteur d’homme, avec une ptite lampe et des ptites bonhommes en plastique dessus. J’en ai même fait une photo, que j’ai retouché sur VSCO avec des filtres argentique payants pour l’envoyer à ma mère. Qui m’a laissé en vu. Mais peu importe.

J’ai pu, un mois après l’emménagement, commencer à décharger mes cartons, ranger les livres, vivre la joie de pouvoir aligner les différents volumes, les voir habiller le noir du meuble avec l’arc en ciel de leur tranche. Tout ça pour être stoppé net après une cinquantaine de livres car, force est de constater que ça ne rentrera pas. Trop habitué à bourrer ma Billy dans tous les coins, à avoir des piles de livres sous les fenêtres, sur le bureau, à côté du lit, j’avais complètement sous-estimé le besoin en place réel. Il me faut plus grand, bien plus grand. Or ce n’est pas possible, pas sans revoir tout l’appartement, pas sans percer des trous partout, pas sans SACRIFICES.

Car ce fut là mon idée première : en dix ans, j’en ai accumulé des saloperies, des mauvais bouquins, des bouquins sans intérêt, des cadeaux un peu à côté de la plaque. C’est une certaine logistique de trier, revendre ou donner, mais ça se fait. Ai-je vraiment besoin de mes vieilles intégrales manga qui prennent tant de place ? Ou des services presse envoyés sans que je n’aie rien demandé quand je faisais des critiques littéraires ? Ça peut dégager oui. J’ai donc, avant d’ouvrir la suite des cartons, commencé à trier. Comme si j’avais pas un cœur shamallow. Comme si j’étais capable de me séparer d’un cadeau. Comme si je ne finissais pas par trouver un souvenir, une raison, un prétexte pour garder tel ou tel volume. Et puis, au fond, pour moi, « un écrivain », c’est quand même pas mal d’avoir un tas de bouquins chez moi. CA EN JETTE. C’était d’ailleurs le sujet de mon mémoire, la muséification du culturel. Puis-je à ce point me renier ? Je peux trier, oui, mais pas dans les proportions qui m’aideraient vraiment.

J’ai fini par envisager de faire des petites piles au sol un peu partout, tel un animal, afin, au milieu de ma déco étudiée, de dire que oui, je lis des livres, des vrais livres en papier mon gars ! La preuve ça dégueulle un peu de partout tu peux pas marcher où tout veux ! Ça en jette hein ! Puis j’ai pensé poussière, piles qui tombent et autres contrariétés. Non, comme si j’avais le choix. En vérité, je n’en ai qu’un seul.

Il faut agrandir le meuble bibliothèque.
Il faut lui bâtir des étages supplémentaires.
Il faut le hisser vers les cieux.

Là, seulement, pourra t’il contenir mon âme de papier, mes amours et mes regrets, un tiers de vie de lecteur, une exposition dédiée aux milliers d’heures passées à lire. Alors oui, je vais racheter des caissons, des tablettes, des fixations et des vis. Oui, je vais engloutir le mur blanc contre lequel se bâtit mon grand œuvre. Oui, j’escaladerai encore et encore, au risque de me prendre la totalité du meuble et de son contenu sur le coin de la gueule. C’est ce qu’il faut, c’est la seule solution. Et si l’hubris doit me mener à ma perte, et bien qu’il en soit ainsi.

A l’assaut du firmament.

(mais arrêtez de m’offrir des livres par contre)
(vraiment)

Une vie sans fin – Frédéric Beigbeder

Beigbeder ses profs à l’école ils devaient écrire dans son carnet qu’il se repose sur ses lauriers et que si seulement il se donnait la peine il atteindrait les sommets. C’est en tout cas la thèse à laquelle j’adhère depuis des années. La paresse et le manque de finitions sont les constantes de tout ce que j’ai pu lire de Frédéric Beigbeder. Cela se traduit par des romans aux fins générées aléatoirement, par la sortie de vieille compiles de chroniques et, aujourd’hui par la publication de Une vie sans fin, dernier « roman » de l’auteur.

J’étais personnellement enthousiaste à la lecture de la note d’intention : à présent quinqua et papa, Frédo ne veut plus mourir, aussi part-il faire du porte à porte chez tous les transhumanistes actuels à la recherche d’une solution. La mort, surtout sa propre mort, est un excellent sujet. On pourrait parler des angoisses, des interrogations, de l’omniprésence et ses effets sur la vie qu’il convient malgré tout de continuer à vivre. On peut questionner le rapport de la société à la mort (la mise à l’écart, la distraction), le rapport de la fiction à l’immortalité (toujours la présenter comme un fardeau, moraliste, comme une pilule de plus afin d’accepter l’inacceptable). Tout comme on peut aussi dresser un portrait de ces savants (fous ?) qui luttent, cherchent une solution pour échapper ad vitam au trépas. Le terreau est riche.

A la place Frédéric fait le tour du monde et propose des interviews aussi didactiques que rébarbatives de gens qui existent déjà qui font un état des lieux de ce qui existe déjà, le tout entrecoupé de réflexions maladroites et autres punchlines pour justifier d’avoir écrit « roman » sur la jaquette tout ça pour éviter d’être rangé sur la mauvaise pile dans les rayons de la FNAC du coin. C’est aussi longuet qu’indigent, une suite de notes préparatoires sans jamais leur donner corps, rien que le lecteur n’aurait pas pu rassembler en quelques clics sur Wikipedia. Le livre n’a aucun point de vue, ne tranche rien, et se termine (comme d’habitude) sur une double pirouette qui désamorce toute tentative d’introspection. Le seul personnage du livre, Frédéric, n’a pas d’arc narratif, ne progresse pas, n’apprend rien et donc ne nous dit rien. C’est vain. Et pourtant je suis allé au bout.

J’ai lu l’intégralité de Une vie sans fin non pas pour le contenu du livre en lui-même, mais en ce sens qu’il constitue un chapitre supplémentaire dans le grand récit qu’est Frédéric Beigbeder. Médiatique et relativement productif, l’auteur nous offre depuis vingt ans une fenêtre sur son monde, des analyses régulières de sa psyché. Et dans Une vie sans fin, on apprend que Frédo est un papa ravi, un amoureux transi, et aussi un vieux con, quand il parle des selfies, d’internet, parfois une incarnation de Steve Buscemi et son culte « how do you do fellow kids » quand il namedrope des pratiques ou artefacts culturels qui lui sont étrangers. Beigbeder avance et vieillit, tout comme j’avance et je vieillis de mon côté. Et tel un personnage de soap opéra télévisé dans lequel je suis un peu trop investi, j’ai envie de savoir comment tout ceci se terminera.

Une vie sans fin est un livre pauvre, qui passe à côté de son sujet, produit d’un auteur trop je ne sais quoi pour avoir un vrai propos et d’une équipe éditoriale trop impuissante à imposer un retravail. C’est un immense gâchis de temps et d’énergie à la fois pour l’auteur, ses interlocuteurs et ses lecteurs. Le livre existe, et je ne le conseille à personne, si ce n’est aux quelques spectateurs qui, comme moi, ont un intérêt pour le personnage, un reste de tendresse étrange pour cet écrivain qui se radicalise dans sa vieillesse, et dont on espère toujours au fond qu’il sera heureux. Et, au travers du bourbiers d’interviews lénifiantes et autres tentatives de paraitre cool, ce qu’on voit de l’homme au travers du texte me laisse à penser qu’il va bien.

Je suis content pour lui, tout comme je serai content de reprendre des nouvelles dans un prochain livre.

Le temps qu’il faut

Je savais que c’était bien. Parce que je garde l’œil ouvert, que je lis les critiques, que je vois passer le titre sans cesse. March comes in like a lion, c’est top, je le savais. Mais ce manga, cet anime, c’est comme tout le reste des trucs dont je sais qu’ils sont bon : je n’ai pas le temps, je n’ai pas l’énergie. Alors je me dis qu’un jour je me pencherai dessus, et je regarde l’œuvre vivre sa vie du coin de l’œil. Je la recroise comme on voit une connaissance à qui on promet de prendre un verre à l’occasion. Et, en vrai, je suis aussi occupé à regarder ou lire ou jouer d’autres trucs dont je sais qu’ils sont bon. La liste est interminable, c’est comme ça, et très bien comme ça. Il n’empêche.

Il y a deux mois j’avais l’opportunité de faire un effort, j’ai pris du temps un midi et j’ai regardé deux épisodes de l’adaptation animée. C’est l’histoire d’un ado professionnel de Shogi, qui vit seul et qui vit mal, jusqu’à ce qu’ils rencontrent trois sœurs avec qui ils se noue d’amitié, et chez qui il vient dîner, de plus en plus souvent. Le style est particulier, marqué par une sensibilité un peu à part du reste de la production japonaise. C’est bien, je le regarde et je le sais que c’est bien. Mais je n’ai pas le cœur à continuer, je suis ne suis pas assez happé par l’introduction. Je me promets de continuer à l’occasion, quand j’aurai le temps, quand j’aurai l’énergie. Vœux pieux.

Puis il y a un mois je me retrouve coincé pour douze heures dans un avion. Et j’ai déjà vu la plupart des films proposés, des blockbusters jusqu’aux comédies françaises les plus sombres. Mais dans la section Films du Monde il y a le second film tiré de March comes in like a lion. Je n’ai pas vu le premier, mais je crois connaître à peu près les personnages, donc je lance le film. L’intrigue est plus avancée mais j’arrive à suivre, la photo est belle, tout ceci dit des choses intéressantes et, surtout, les différents arcs atteignent une certaine finalité. Je me demande si l’anime en est arrivé jusque-là, il faudrait que je m’y penche à nouveau. Quelques jours plus tard au konbini je vois le dernier tome du manga mis en évidence. C’est vrai que la série continue, qu’elle est assez populaire pour être distribuée en supérette. Je sais que c’est bien. Il faudrait que je creuse.

Cette semaine je passe à la FNAC, je dois acheter un mauvais jeu pour la Play. Je passe au rayon mangas, le dernier volume traduit de March comes in like a lion est posé sur l’étagère du rayon adultes. Je feuillette quelques pages. Le livre est pas cher, prix spécial premier tome. Je me dis que je le prends et qu’on verra comment ça se passe. Passage en caisse. Je le lis dans le métro retour, c’est vraiment très très bien. Les dessins sont doux, ça fourmille de détails, de scénettes en arrière-plan. Surtout, c’est fort, ça esquisse des choses, des choses que je sais déjà, d’autres à côté desquelles j’étais passé. Une fois le tome terminé je sais déjà à qui je vais le prêter, je sais aussi que je vais acheter les suivants. Et il y a des chances que je prenne le temps de regarder l’anime, de regarder le premier film. J’ai envie de tout savoir, de tout lire, de tout regarder.

J’ai envie de me plonger à corps perdu dans cette série.

Et c’est pas faute de ne pas savoir que c’était bien. Ça fait des années que je le sais, ça fait des années que je la vois, encore et encore. Et je sais aussi que ça le fait à plein d’autres gens, sur cette série parce qu’elle est difficile d’accès, parce qu’il est complexe d’expliquer et transmettre pourquoi c’est bien, mais aussi sur plein d’autres. D’ailleurs je ne suis pas en train d’essayer de vous convaincre. J’essaie juste de dire que les choses prennent parfois du temps, qu’il suffit de ne pas rayer la possibilité, de se dire qu’un jour, on s’y mettra. Même à ce moment, ça prend plusieurs entailles, plusieurs portes d’entrées. Mais si ça doit se faire, et bien cela arrive. Cela prend le temps que cela prend. Et en ce qui me concerne, en ce qui concerne March comes in like a lion, je suis vraiment content qu’on y soit parvenu.