Une vie sans fin – Frédéric Beigbeder

Beigbeder ses profs à l’école ils devaient écrire dans son carnet qu’il se repose sur ses lauriers et que si seulement il se donnait la peine il atteindrait les sommets. C’est en tout cas la thèse à laquelle j’adhère depuis des années. La paresse et le manque de finitions sont les constantes de tout ce que j’ai pu lire de Frédéric Beigbeder. Cela se traduit par des romans aux fins générées aléatoirement, par la sortie de vieille compiles de chroniques et, aujourd’hui par la publication de Une vie sans fin, dernier « roman » de l’auteur.

J’étais personnellement enthousiaste à la lecture de la note d’intention : à présent quinqua et papa, Frédo ne veut plus mourir, aussi part-il faire du porte à porte chez tous les transhumanistes actuels à la recherche d’une solution. La mort, surtout sa propre mort, est un excellent sujet. On pourrait parler des angoisses, des interrogations, de l’omniprésence et ses effets sur la vie qu’il convient malgré tout de continuer à vivre. On peut questionner le rapport de la société à la mort (la mise à l’écart, la distraction), le rapport de la fiction à l’immortalité (toujours la présenter comme un fardeau, moraliste, comme une pilule de plus afin d’accepter l’inacceptable). Tout comme on peut aussi dresser un portrait de ces savants (fous ?) qui luttent, cherchent une solution pour échapper ad vitam au trépas. Le terreau est riche.

A la place Frédéric fait le tour du monde et propose des interviews aussi didactiques que rébarbatives de gens qui existent déjà qui font un état des lieux de ce qui existe déjà, le tout entrecoupé de réflexions maladroites et autres punchlines pour justifier d’avoir écrit « roman » sur la jaquette tout ça pour éviter d’être rangé sur la mauvaise pile dans les rayons de la FNAC du coin. C’est aussi longuet qu’indigent, une suite de notes préparatoires sans jamais leur donner corps, rien que le lecteur n’aurait pas pu rassembler en quelques clics sur Wikipedia. Le livre n’a aucun point de vue, ne tranche rien, et se termine (comme d’habitude) sur une double pirouette qui désamorce toute tentative d’introspection. Le seul personnage du livre, Frédéric, n’a pas d’arc narratif, ne progresse pas, n’apprend rien et donc ne nous dit rien. C’est vain. Et pourtant je suis allé au bout.

J’ai lu l’intégralité de Une vie sans fin non pas pour le contenu du livre en lui-même, mais en ce sens qu’il constitue un chapitre supplémentaire dans le grand récit qu’est Frédéric Beigbeder. Médiatique et relativement productif, l’auteur nous offre depuis vingt ans une fenêtre sur son monde, des analyses régulières de sa psyché. Et dans Une vie sans fin, on apprend que Frédo est un papa ravi, un amoureux transi, et aussi un vieux con, quand il parle des selfies, d’internet, parfois une incarnation de Steve Buscemi et son culte « how do you do fellow kids » quand il namedrope des pratiques ou artefacts culturels qui lui sont étrangers. Beigbeder avance et vieillit, tout comme j’avance et je vieillis de mon côté. Et tel un personnage de soap opéra télévisé dans lequel je suis un peu trop investi, j’ai envie de savoir comment tout ceci se terminera.

Une vie sans fin est un livre pauvre, qui passe à côté de son sujet, produit d’un auteur trop je ne sais quoi pour avoir un vrai propos et d’une équipe éditoriale trop impuissante à imposer un retravail. C’est un immense gâchis de temps et d’énergie à la fois pour l’auteur, ses interlocuteurs et ses lecteurs. Le livre existe, et je ne le conseille à personne, si ce n’est aux quelques spectateurs qui, comme moi, ont un intérêt pour le personnage, un reste de tendresse étrange pour cet écrivain qui se radicalise dans sa vieillesse, et dont on espère toujours au fond qu’il sera heureux. Et, au travers du bourbiers d’interviews lénifiantes et autres tentatives de paraitre cool, ce qu’on voit de l’homme au travers du texte me laisse à penser qu’il va bien.

Je suis content pour lui, tout comme je serai content de reprendre des nouvelles dans un prochain livre.

Le temps qu’il faut

Je savais que c’était bien. Parce que je garde l’œil ouvert, que je lis les critiques, que je vois passer le titre sans cesse. March comes in like a lion, c’est top, je le savais. Mais ce manga, cet anime, c’est comme tout le reste des trucs dont je sais qu’ils sont bon : je n’ai pas le temps, je n’ai pas l’énergie. Alors je me dis qu’un jour je me pencherai dessus, et je regarde l’œuvre vivre sa vie du coin de l’œil. Je la recroise comme on voit une connaissance à qui on promet de prendre un verre à l’occasion. Et, en vrai, je suis aussi occupé à regarder ou lire ou jouer d’autres trucs dont je sais qu’ils sont bon. La liste est interminable, c’est comme ça, et très bien comme ça. Il n’empêche.

Il y a deux mois j’avais l’opportunité de faire un effort, j’ai pris du temps un midi et j’ai regardé deux épisodes de l’adaptation animée. C’est l’histoire d’un ado professionnel de Shogi, qui vit seul et qui vit mal, jusqu’à ce qu’ils rencontrent trois sœurs avec qui ils se noue d’amitié, et chez qui il vient dîner, de plus en plus souvent. Le style est particulier, marqué par une sensibilité un peu à part du reste de la production japonaise. C’est bien, je le regarde et je le sais que c’est bien. Mais je n’ai pas le cœur à continuer, je suis ne suis pas assez happé par l’introduction. Je me promets de continuer à l’occasion, quand j’aurai le temps, quand j’aurai l’énergie. Vœux pieux.

Puis il y a un mois je me retrouve coincé pour douze heures dans un avion. Et j’ai déjà vu la plupart des films proposés, des blockbusters jusqu’aux comédies françaises les plus sombres. Mais dans la section Films du Monde il y a le second film tiré de March comes in like a lion. Je n’ai pas vu le premier, mais je crois connaître à peu près les personnages, donc je lance le film. L’intrigue est plus avancée mais j’arrive à suivre, la photo est belle, tout ceci dit des choses intéressantes et, surtout, les différents arcs atteignent une certaine finalité. Je me demande si l’anime en est arrivé jusque-là, il faudrait que je m’y penche à nouveau. Quelques jours plus tard au konbini je vois le dernier tome du manga mis en évidence. C’est vrai que la série continue, qu’elle est assez populaire pour être distribuée en supérette. Je sais que c’est bien. Il faudrait que je creuse.

Cette semaine je passe à la FNAC, je dois acheter un mauvais jeu pour la Play. Je passe au rayon mangas, le dernier volume traduit de March comes in like a lion est posé sur l’étagère du rayon adultes. Je feuillette quelques pages. Le livre est pas cher, prix spécial premier tome. Je me dis que je le prends et qu’on verra comment ça se passe. Passage en caisse. Je le lis dans le métro retour, c’est vraiment très très bien. Les dessins sont doux, ça fourmille de détails, de scénettes en arrière-plan. Surtout, c’est fort, ça esquisse des choses, des choses que je sais déjà, d’autres à côté desquelles j’étais passé. Une fois le tome terminé je sais déjà à qui je vais le prêter, je sais aussi que je vais acheter les suivants. Et il y a des chances que je prenne le temps de regarder l’anime, de regarder le premier film. J’ai envie de tout savoir, de tout lire, de tout regarder.

J’ai envie de me plonger à corps perdu dans cette série.

Et c’est pas faute de ne pas savoir que c’était bien. Ça fait des années que je le sais, ça fait des années que je la vois, encore et encore. Et je sais aussi que ça le fait à plein d’autres gens, sur cette série parce qu’elle est difficile d’accès, parce qu’il est complexe d’expliquer et transmettre pourquoi c’est bien, mais aussi sur plein d’autres. D’ailleurs je ne suis pas en train d’essayer de vous convaincre. J’essaie juste de dire que les choses prennent parfois du temps, qu’il suffit de ne pas rayer la possibilité, de se dire qu’un jour, on s’y mettra. Même à ce moment, ça prend plusieurs entailles, plusieurs portes d’entrées. Mais si ça doit se faire, et bien cela arrive. Cela prend le temps que cela prend. Et en ce qui me concerne, en ce qui concerne March comes in like a lion, je suis vraiment content qu’on y soit parvenu.

Je lis mes livres sans les ouvrir

La semaine dernière j’ai regardé la bande annonce d’Annihilation, le prochain film de Alex Garland. C’était chouette. Je me suis dit que je profiterais bien du temps qu’il nous reste avant la sortie pour lire le livre dont il est tiré. Quelques minutes plus tard je me calais une petite commande premium pour un exemplaire broché du roman de Jeff VanderMeer. Le lendemain j’étais ravi de tripoter l’objet livre, caresser le lettrage gaufré en couverture, jouer des reflets du verni sélectif pour faire un joli Instagram ou simplement sniffer l’intérieur la tranche une fois écartelée. Deux cent pages, un petit bonbon, et j’escomptais bien me faire plaisir en le lisant. Problème, le bouquin est imprimé au format anglo-saxon, un peu plus large que chez nous, et ne rentre pas dans mes poches.

Je rationalisais en me disant que je trouverais bien un trajet en métro suffisamment long pour justifier de me coltiner le bouquin avec moi, ou que je partirais en vadrouille avec un sac. Mais dans les faits, mes trajets étaient courts et je ne me voyais pas partir avec ma sacoche pour aller à cette crémaillère tout ça pour pouvoir me trimbaler un livre (que j’aurais pu laisser là-bas sur un coin de meuble certes). C’est donc un peu la mort dans l’âme que je me suis résolu à pirater le texte dont j’avais fait l’acquisition physique. Quelques clics plus loin je trouvais un exemplaire au format adapté à ma liseuse Amazon, et me voilà paré. Mon Kindle rentrant lui dans la poche arrière de mon jean, je parti à ma soirée avec ma copie numérique illégitime, que j’entamais dans le métro, sur le moment persuadé que je n’aurais qu’à reprendre en papier là où je m’étais arrêté en ebook.

Quelques jours plus tard, je suis à la moitié du roman et je n’ai pas touché au livre, toujours jeté au pied du lit avec les autres. Je dois me rendre à l’évidence : je le lirai intégralement sur ma liseuse. J’ai donc acheté l’objet pour rien. Terrible gâchis d’empreinte carbone, de l’impression du texte jusqu’à son transport jusqu’à chez moi. D’autant que j’aurais pu le prévoir, j’aurais pu procéder comme j’en avais pris l’habitude, j’aurais pu acheter directement la version numérique et m’économiser l’objet (et non pas prendre les deux car je n’ai pas besoin des deux en vrai). Mais non, il me fallait l’objet, il me fallait le posséder, je voulais le manipuler physiquement. Je ne vais pas le lire, mais je vais le ranger, le consigner avec les autres dans ma prochaine étagère Billy, petit musée d’un large échantillon de mes lectures passées. Mes habitudes de possession ne sont pas cohérentes avec mes habitudes d’usage, et plutôt que d’être mature et de renoncer à l’une au profit d’une autre, je fais les deux. C’est absurde.

Ou plutôt, bientôt dix ans après, je ne suis toujours pas dépêtré de mon sujet d’études universitaires : le besoin de memento physique pour compenser la numérisation culturelle. Chaque fois que je pense en être sorti, je replonge, au profit d’une édition collector de jeux vidéo, d’une figurine de dessin animé ou d’une belle édition reliée d’un roman que je finirai par lire sur mon téléphone entre deux stations de métro. Je continue à entasser des trucs dont je n’ai pas besoin. Je n’ai toujours pas le comportement le plus rationnel, je n’ai pas la bonne réponse alors, à défaut, je fais comme je peux.