La semaine prochaine

wi7jztk

La semaine dernière, un ami m’a dit qu’il était sans cesse impressionné par ma capacité à ne pas lâcher prise, à persévérer. On parlait de ce que j’écris, de ce j’envoie aux éditeurs, depuis des années. Je pense qu’il était sincère, mais la remarque était à double tranchant. Il aurait pu dire la même chose à un fou qui s’entête, à quelqu’un qui a perdu prise avec le réel et continue à courir dans la mauvaise direction. A quel moment la persévérance devient de l’obstination ? Je n’étais plus sûr alors j’ai fait ce qu’il convient de faire, j’ai répondu merci et j’ai souri.

Aujourd’hui j’ai moins de doutes. Plein de choses ont eu le temps de basculer en une semaine. D’abord une maison qui m’est chère, qui après des semaines de tractations interne sur vers quel directeur de collection m’envoyer, vient enfin de me faire rentrer en lecture auprès de la personne qui peut dire oui. Ensuite, une éditrice que j’admire, œuvrant dans une maison prestigieuse, m’a appelé pour me dire que le texte était brillant. Il faut l’envoyer au comité de lecture, cinq personnes plus une à convaincre. Puis il y a ces autres pistes en cours, ces frémissements. Il y a quelque chose avec ton texte, laisse-moi le finir je te dirai.

Sur le moment c’est les larmes qui montent. Le premier soulagement de savoir que le progrès est réel, que la direction dans laquelle je pousse depuis des années est la bonne. Le texte est bon, le texte est intéressant, le projet mérite d’exister. Après coup c’est se souvenir que dans un processus binaire de signé/pas signé, tout ce n’est pas signé n’est rien.

Ce weekend c’est l’attente, c’est le stress et l’angoisse. A chaque fois ceux qui ont aimé m’ont dit que les chances étaient minces. Car ce n’est pas facile de trouver quelqu’un de sensible au texte, qui comprend. Et maintenant il faut que plusieurs personnes de suite, celles qui tamponnent oui ou non, soient d’accord. C’est viser une cible et ne pas avoir le droit à l’erreur, rentrer chaque coup en plein milieu. Sauf que j’ai déjà tiré, le texte est déjà sur leur bureau. J’attends, j’essaie de dormir, je vois le titre avec une couverture d’une couleur, la couverture d’une autre couleur. Mes potes me disent « et s’ils te disent tous les deux oui tu fais quoi ? ». Moi je ne pense qu’à « et s’ils disent tous les deux non, tu fais quoi ? ».

Même si au fond je sais. Comme on me l’a dit la semaine dernière, je persévérerai.
Chaque texte pousse un peu plus loin, ouvre quelques portes de plus. Celle qui me trouvait intéressant il y a deux ans me trouve digne de publication maintenant. Le plan fonctionne, le travail fonctionne. Jusqu’où ? Je le saurai la semaine prochaine. Je le saurai dans deux soirées avec des potes, quelques verres, plusieurs heures sur la console, quelques nuits à tourner au fond du lit, une séance de natation, tout ce que je peux mettre entre moi et mes angoisses.

Cet article, déjà, une petite demi-heure de gagnée.
Persévérons.

Stabiloté

La semaine dernière c’était joie et bonheur.

J’ai repris mon manuscrit, celui auquel je n’avais pas touché depuis mi-juillet, et je l’ai relu intégralement. Fort d’une demi-douzaine de premiers avis éclairés plus ou moins professionnels, je savais ce que je cherchais, ce que j’espérais déterrer et ce que je voulais renforcer. L’entreprise m’aura pris trois jours de plus que prévu, ainsi que quelques insomnies, mais c’était tout de même joie et bonheur.

capture

Déjà, c’est vraiment confort d’avoir un objectif précis. On est loin des infernales heures à rajouter des pages, à se demander à quoi bon, si on ira bien au bout, ce à quoi ça va ressembler à la fin. Non, à ce stade du travail la plupart des doutes sont évacués, on sait qu’on est allé au bout, et on a une bonne idée d’à quoi ça ressemble (versus ce à quoi on voudrait que ça ressemble, ce qui est tout le sel de la réécriture en vérité). Du coup on s’avance en terrain connu, on s’émerveille des détails oubliés, et on déplace un peu les meubles sur les bons conseils des premiers invités.

Ensuite, c’est vraiment confort d’avoir une prochaine étape de calée. C’est-à-dire concrètement que quelqu’un attend un retravail pour me donner un reavis et débloquer de nouvelles opportunités. On est de retour dans une structure cadrée, proche d’une quête de jeu vidéo : si tu fais X alors tu gagnes Y. Ce qui est peut être, à mon sens, l’élément le plus rassurant dans tout travail artistique. Cette perspective concrète permet de faire une journée entière sur Word là où sans carotte réelle on se serait battu pour trifouiller quelques heures chaque jour. C’est aussi une histoire qu’on se raconte, parce qu’on sait que l’on travaille sur une simple étape, et que les suivantes sont en vue, pas juste fantasmées.

J’ai donc repris mon manuscrit pendant une petite semaine. J’ai bidouillé plein de trucs, raturé des choses, rajouté des choses, surligné des choses. Et à la fin je l’ai fait rapidement relire, pour avoir une confirmation de mon sentiment initial : c’est mieux (et plein de nouvelles fautes d’orthographe). Certes, c’est marginalement mieux, c’est quelques pourcentages mieux, c’est peut-être ce qui fera la différence mieux. Je ne sais pas encore. Mais j’ai apprécié l’exercice, le travail et, surtout, le regain de motivation, les synapses qui clignotent et le cœur qui bat à mesure qu’on s’approchait de la fin.

Et c’est je crois l’idée que je me fais d’avoir un éditeur, une carrière, des contrats : la certitude de ne plus travailler à vide, et donc avoir d’autant plus d’envie, d’énergie et de temps à consacrer à ce qui me fait le plus plaisir au monde : raconter des trucs.

Accepter le rendez-vous

capture

Un pote de pote m’avait trouvé un contact. Il avait fait suivre mon texte à un vieux pilier de chez Hachette. L’homme avait plusieurs dizaines d’années de maison, et il avait accepté de me lire. Pression. Au bout de quelques semaines il me fixait rendez-vous à l’aube dans un café huppé, du genre où on décapsule le Coca Zero pour dix euros. J’étais à l’heure, calepin-stylo dans la poche arrière de mon jean. L’homme était en avance, il m’attendait sur une banquette à l’écart. Signe de la main, je m’assois, passe commande.

Il me dit que mon livre était plutôt bon. C’est bien écrit. On comprend bien le monde de l’entreprise, les turpitudes de ce jeune stagiaire livré à la grande machine capitaliste. C’est moderne, c’est intéressant. Par contre, et si je puis me permettre, ce n’est peut-être pas très vendeur. Je pense qu’il faudrait retravailler certains éléments en profondeur, pour augmenter vos chances de séduire un éditeur. A ce moment de la discussion je me braque pas encore mais je commence à mentalement reculer d’un pas ou deux. Il continue.

« Je pense, le mieux, ce serait que dans le premier chapitre le personnage principal découvre le patron mort assassiné dans son bureau. »

Koi.

Je lui fais répéter. Je lui demande si dans mon roman social sur le monde du travail il pense vraiment que je dois coller un cadavre au bout de dix pages. Oui oui, il répond. Ça ne vous empêche pas de traiter vos thématiques de fond, mais comme ça au moins la ménagère elle est accrochée direct par le mystère !

Je ne me souviens plus trop du reste de la conversation. J’ai finis par comprendre que cet homme avait surtout travaillé sur des titres de gare, des romans très grand public, à très gros tirages. Il y avait méprise. Mais je n’étais pas en position de le faire remarquer. Je l’ai écouté me parler de toutes ses astuces pour vendre des kilotonnes de bouquins. Il était visiblement pro et passionné. Juste pas de la même chose que moi. A la fin il a réglé la note (soulagement), et nous sommes reparti chacun de notre côté.

Cette histoire m’est toujours restée dans un coin de tête. Et je ne sais pas dans quelle mesure cela à pu jouer, à quel point mon esprit retord peut être passif agressif. Toujours est-il que mon nouveau texte commence par un cadavre. Un corps est découvert dès le premier chapitre, et le mystère de ce décès est ce qui propulse initialement l’intrigue. Bien sûr je m’extirpe de ça assez vite pour pouvoir explorer d’autres thématiques. Il n’empêche, ce cadavre, il fonctionne bien. Les gens qui ont pu avoir le texte entre les mains se sont laissés accrocher. Comme quoi.

Deux jolies leçons. La première c’est de toujours accepter le rendez-vous. Un entretien pour un job que tu veux pas, une rencontre avec une personne qui ne peut rien pour toi. Toujours accepter le rendez-vous. Parce que, seconde leçon, tu ne sais jamais quand, comment ni pourquoi une bonne idée ou une opportunité peut surgir.

J’avais promis de donner des nouvelles à cet homme. Je ne l’ai jamais fait. Et si j’ai longtemps raconté cette histoire comme une anecdote cocasse, sur un ton un peu hautain, au final c’est lui qui avait raison, d’une certaine façon.