Objectif d’escouade

J’ai toujours été jaloux des couples d’écrivains, des bandes des potes, de celles et ceux qui se sont trouvés, cul et chemise et renvois d’ascenseur, à avancer à plus de une personne d’un coup. Jaloux admiratif, à essayer de reproduire un peu la même chose de mon côté depuis dix ans comme on tente une recette sans livre de cuisine.

Par exemple. Il y avait le stagiaire éditorial, dont je pariais qu’il monte quand lui pariait que je monte. Il y avait le pote qui écrivait la même chose que moi mais en complètement différent, dont je ne désespérais pas qu’il mette un pied dans la porte (ok pour avant moi, s’il me la tient ouverte). Il y avait cet écrivain presque réussi, qui m’invitait à ces soirées de presque réussis, dans les limbes de ceux qui sont sorti quelque chose et dont on espère qu’ils sortent autre chose. Il y avait tous ces gens et plein d’autres, un défilé de personnalités qui m’ont aidé à tenir jusque j’y arrive, moi, et qui, pour la plupart, quand je me retourne, ne sont plus là, partis sur une autre voie, ou bien bel et bien simplement disparus.

Alors j’ai un peu espéré, avec la sortie du livre, à mesure qu’affluaient les invitation Facebook et Instagram, une succession d’étranges personnages, lecteurs compulsifs, blogueurs, éditeurs et auteurs concurrents, journalistes… Du moment où mon nom est apparu sur les plannings de diffusion, les exemplaires presse arrivés sur les bureaux, ce fut une litanie d’ajouts (souvent) sans salutations, comme s’il fallait recréer ici cet écosystème de là-bas, tisser un filet de secours, autant de likes garantis à ses partages. Car puisque nous sommes dans une grande famille, prisonniers de notre passion désuète et jamais totalement à l’abri du succès, il faut bien se serrer les coudes, entre inconnus dans la même grande pièce virtuelle.

J’essaie de comprendre qui est qui, qui est là machinalement et avec qui il est possible d’échanger, construire. Mes dès lors que je me manifeste, s’immiscent les prémices de paranoïas (rapportées ou imaginaires). Est-ce qu’il m’a ajouté dans l’espoir d’papier ? A-t-il seulement lu mon livre comme j’ai (peut-être) lu le sien ? Like-t-il ma publication afin de s’assurer une place dans la liste de mon prix ? Une éditrice poche peut-elle se lier avec un auteur grand format ? Parfois, les réponses sont oui, car parfois oui, c’est intéressé, mais jamais que. Car toujours, et parce que l’un n’empêche pas l’autre, toujours j’essaie de nouer quelque chose, avec l’envie de pouvoir partager cette aventure étrange avec qui ceux qui la vivent, ceux qui la font. N’importe qui avec qui échanger, tout pour être plus de moi seul dans cette histoire, une autre personne avec qui parler. Et, parmi ces nouvelles rencontres, au-delà des méfiances communes et des désintérêts rapides, quelques diamants, et d’autres charbons qu’il reste à poncer. Espérons.

Je ne peux pas vraiment dire que je n’ai pas d’escouade, de petite bande, c’est faux. Les remerciements de mon livre en attestent. Morceaux disparates, réunis dans une ou deux applis différentes car pas forcément compatibles les uns avec les autres, j’ai toujours au moins quelqu’un avec qui développer telle ou telle question, dire du bien ou du mal de tel ou tel livre. Un peu moins réussi que certains, plus tout à fait raté que d’autre, je m’applique à monter, j’essaie, je tends la main, je tire, j’attends qu’on me hisse. Parce que la seule direction qui m’intéresse, c’est vers le haut.

Mais pas tout seul.
Et toujours, au pire, avec l’espoir pas du tout secret, que l’on m’attende en haut.

Cabinet fantôme

L’une des plus longues négociations lors de la conception de l’objet livre d’Objet trouvé fut la quatrième de couverture (enfin, toute la couverture en général, mais plus particulièrement la quatrième). Je reçu une première version du texte , auquel j’ai opposé ma propre version, avant d’engager un long ping pong visant à aboutir à un joli compromis entre nos multiples cerveaux artistiques, éditoriaux, narratifs et commerciaux. Seulement, à un moment, Jean-Baptiste mon éditeur a commencé à comprendre qu’entre chaque aller-retour, le document de travail circulait plus amplement qu’entre lui et moi. Il n’était pas seul aux commandes. Il subissait l’influence d’un cabinet fantôme.

Si j’ai mes intuitions seul (encore heureux), j’essaie de ne pas prendre de décision depuis ma propre bulle. Lorsque c’est important, je demande autour de moi, je confronte des points de vue, je fais la somme de ce que je reçois, et je tranche. Mon cabinet fantôme, les personnes qui m’assistent dans ma prise de décision, a une composition variée, en fonction de la problématique, du temps de réponse nécessaire ou autres factueurs ponctuels. Mais, de manière plus pérenne, il est co-présidé par deux éditeurs, de deux maisons différentes, qui ne se connaissent que de nom. L’un et l’autre sont tant opposés qu’ils seraient réductibles à un diable et un ange sur mes épaules [insérer kronkdanskuzco.jpg]. Qui est qui ? Je ne saurais dire.

L’un est structurellement grognon, chacune de mes questions le dérange, et lorsqu’il y répond c’est comme on se gratte : dans l’espoir que la gêne disparaisse. Il aime les livres mais ne comprend pas les auteurs, ces gens plein d’ambitions et d’avis avec qui il faut composer. La littérature se porterait mieux sans les auteurs, peut-être même qu’elle se porterait mieux sans sortir de livres, après tout il y en a tellement déjà. Mais les auteurs existent et les livres sortent, et donc, parce qu’on a pas le choix, il faut bien les éditer, et les éditer bien.
L’autre est structurellement enjoué, croisable dans littéralement toutes les soirées, sur tous les salons, de bonne composition, et tolère mes questions même les plus bêtes. S’il roule des yeux derrière son écran, je ne le vois pas. Touche à tout éditorial, il a pu faire du genre, du grand public, du jeunesse, et réfléchit sans cesse à quoi faire après, qu’est-ce que l’on peut réinventer. Les livres c’est cool, c’est des rencontres, c’est des projets, c’est une idée en prenant un verre qui devient une belle édition reliée dans un an.

Si l’un me dit que mon intuition est mauvaise ou que mon angoisse est illégitime, ce n’est pas une information, c’était attendu. Mais s’il s’enthousiasme pour quelque chose, là je tiens un truc. C’est un bon indicateur.
Si l’autre me dit que mon idée est top, cela ne m’aide pas beaucoup. Mais s’il me prévient que là, je vais trop loin, je suis trop pénible, okay j’arrête. C’est également un très bon indicateur.
Si les deux sont d’accord l’un avec l’autre, alors c’est qu’il faut absolument que je les écoute.

A un moment du processus éditorial, parce que le temps pressait et par fatigue de composer avec moi, Jean-Baptiste m’a demandé de ne plus demander à la terre entière leur avis sur je ne sais quel point de détail. Et j’ai rigolé que non, bien sûr, quand même, je pouvais parfois décider seul. Il n’empêche. Mon cabinet fantôme m’aura à la fois bien orienté et bien aidé sur une multitude de points de détails, plus ou moins importants, mais il sert aussi à préserver mon éditeur officiel d’une partie de mes angoisses, de mes névroses ou de mes sollicitations incessantes. C’est une tampon, entre mes mauvais défauts et lui, une sécurité supplémentaire pour ne pas faire vriller mes collaborateurs. Car, et il ne le voit pas, mais s’il pense que je suis angoissé perfectionniste, c’est qu’il n’a pas vu tout ce que subis et absorbent mes éditeurs suppléants.

Hommage, discret mais sincère, leur soit rendu. Jusqu’à ma prochaine question.

Petit grand oral

Ce mardi 19 juin avait lieu la réunion de rentrée à destination des libraires du collectif Anne Carrière. Nous étions, éditeurs et auteurs, assis autour de nos livres sur la belle scène de la Maison de la poésie, face à un parterre de libraires. L’objectif : leur donner envie de lire nos nouveautés et leur transmettre quelques clefs sur nos intentions, nos envies et espoirs. Petites mains en première ligne, c’est en grande partie par eux que le succès et/ou la renommée d’un livre commencent. Une heure pour parler de dix livres, donc. Cinq minutes pour le mien, deux minutes pour moi, j’ai fait ce que j’ai pu (j’avais promis de balbutier, ce fut fait).

Puis, après la petite prestation scénique, tout le monde s’est retrouvé autour d’un buffet x bar pour échanger autour des livres, des librairies, de l’édition en général. Il fallait que je me rende disponible voire, rêvons un peu, que je me lance à la rencontre de nos invitées et invités, afin de recueillir leurs premières impressions et idéalement de leur en laisser une bonne.

Ce furent près de deux heures de représentation publique, de rires, de confidences entrecoupées de longs moment de timidité. Et plutôt que de tenter de tout restituer pêle mêle, je préfère vous partager mes instants préférés :

– Cette dame qui m’a attrapé dès la sortie de scène pour me confier qu’elle avait très envie de lire mon livre, avant de m’avouer qu’elle n’était pas libraire mais bibliothécaire, en espérant ne pas m’avoir déçu (impossible car : j’adore les bibliothécaires).

– Le moment où mon éditeur a commencé à trifouiller les sacs de livres à destination des libraires afin de pouvoir faire un bel Instagram avec ma couverture partout. J’aime être accompagné par quelqu’un d’aussi nerd 2.0 et plus forceur encore que moi (j’étais mortifié mais fier mais mortifié).

– Cette libraire du onzième bien trop alerte qui m’a affirmé être persuadée de m’avoir déjà vu rôder dans sa librairie (et c’est vrai). Je me suis confondu en balbutiements car je sais que je n’y achète pas souvent, mais j’ai promis de revenir lui demander son avis sur Objet Trouvé dans quelques semaines.

– Quand les boss de la diffusion de la maison mère de mon éditeur sont venus me féliciter pour mes quelques mots, m’en demander un peu plus sur moi, et me garantir que mon roman tournait bien chez les représentants « je n’ai pas pu l’avoir ils se l’échangent sans cesse il parait que c’est très bien ! »

– Enfin, lorsque j’ai vu mon éditeur, toujours un verre à la main et après avoir vanté mes mérites, commencer à brancher les libraires sur ses précédents livres du printemps, n’hésitant pas à continuer de défendre ces auteurs, ces textes, plusieurs mois après leur sortie.

Je crois que c’était le signe pour moi de décoller, partant du principe que les libraires ayant souhaité s’entretenir avec moi s’étaient manifestés, et que j’avais, de mon côté, épuisé ma faible capacité à l’audace et au culot. Je suis parti en repensant à Jean-Baptiste, que j’ai envie d’imaginer en janvier prochain, un verre à la main, continuer à me défendre.

Cette soirée était la dernière, ultime obligation, après les choix autour de l’objet livre (couverture, épigraphe, remerciements), les corrections, l’envoie à la presse. Présenter le livre aux libraires était ma dernière activité actée, prévue au calendrier. Représentants, presse et libraires ont Objet trouvé entre les mains, je ne peux que me rendre disponible au besoin. Je suis en vacances.