The most ambitious crossover event in history

C’était un de mes arguments phares, face à ceux qui me conseillaient l’auto-édition. Avec un vrai travail éditorial, le livre sera meilleur, et je serai plus fier de vous le présenter. J’avais beau avoir effectué plusieurs passes de relecture, aiguillé par plusieurs personnes, je voulais avoir ce retour éditorial, cette ultime vérification. Est-ce que je voulais surtout être adoubé par une instance officielle, ou est-ce qu’il y avait un réel bénéfice à retravailler avec un éditeur ? Je ne le savais pas vraiment. Jusqu’à ce que je teste.

J’ai passé une après-midi entière avec Jean-Baptiste, mon éditeur, à débattre des mérites et défauts du texte en l’état, et j’ai découvert plusieurs choses :

– Je suis terrifié par le fait de mettre deux phrases bout à bout sans conjonction de coordination. Je suis terrifié à l’idée que sans ma petite béquille le rythme se casse la gueule, que l’on n’arrive pas à enchaîner les idées. Je ne fais pas confiance au lecteur et je ne me fais pas confiance. Alors qu’une fois le texte excisé de ces petites cales, il paraît tout aussi lisible.

– J’ai un toc jusqu’ici passé innaperçu qui consiste à commencer mes phrases par « C’est X que Y » ou « Cette X [verbe] ». Les démonstratifs sont partout, là encore pas souci de créer sans cesse du liant. A partir du moment où ces astuces sont cerclées de crayon à papier, on ne voit plus que ça. C’est un peu honteux, et donc ça dégage.

– J’ai essayé de faire relire le texte à peu près toutes les personnes n’étant pas moi et pouvait être concernées par des personnages ou idées que je n’ai pas personnellement éprouvées. Mais j’ai oublié de le faire lire à des darons. Et si, d’instinct, une précédente relectrice m’a fait des remarques sur le personnage de l’enfant, mon éditeur, double daron s’il en est, m’a intimé de revoir la façon dont je traitais cette sous-intrigue.

– J’ai dû couper presque deux pages dans le dernier chapitre, où j’essayais de développer une idée qui m’étais chère et qui est adjacente aux thèmes centraux du livre. Jean-Baptiste m’a demandé si les trois dernières pages du roman étaient vraiment le meilleur endroit pour introduire un thème majeur et force était de constater que, en effet, peut-être pas non.

– Je possède un imaginaire lexical assez éloigné de celui de mon éditeur, où j’ai tendance à décrire personnes, idées et actions sous des termes de mécanique ou de numérique. C’est une sorte de vision du monde, j’imagine, mes images étant ce qu’elles sont. Mais trop éloignées du champ de mon propre éditeur, il aura été difficile de justifier et conserver plusieurs des instances où j’utilisais de ce type de comparaisons.

Bonus :

– Avoir quelqu’un qui corrige ses scènes de cul, c’est là encore laisser entrer un autre imaginaire et un autre champ lexical dans le sien, et c’est très bizarre et il y a un mot ou deux, je ne sais pas, c’est très étrange. Ne faites pas ça chez vous.

Lui a pris du temps pour me relire, annoter, m’expliquer. J’ai pris du temps pour écouter, comprendre, trouver des solutions et faire des choix chez moi. Plusieurs fois, je me suis demandé si cette énième relecture avait le moindre sens, tellement d’énergie sur un si petit objet, pour un public incertain. Il n’empêche, une fois ce travail terminé (ou en passe de l’être, un nouveau round arrive), j’en étais certain : j’avais raison. Cela valait la peine de trouver quelqu’un avec qui travailler. J’apprends encore, et le texte, lui, en sort grandi. Tellement poncé qu’on peut me voir dedans.

Nourrir la bête

« J’ai relu le début de ton texte, c’est vraiment bien. »

C’est une des dernières choses que m’a dite mon éditeur à Noël pendant que signais mes exemplaires du contrat et que l’on se serre la pogne. Puis il a ajouté que si je voulais faire une dernière repasse seul sur le manuscrit avant qu’il ait le temps de s’en préoccuper à son tour, j’avais jusqu’à fin janvier.

Forte était la tentation de ne rien toucher. Après tout je l’avais écrit, ré-écris intégralement, puis corrigé en ligne à ligne avec une assitante édito. CA VA. Il n’empêche, un mois de latence, une dernière chance de faire mieux. Alors pendant deux semaines et demie, à raison de deux heures par soir, tous les soirs, j’ai poncé mon roman, une fois de plus. Je n’en avais pas lu une ligne presque un an tout pile.

Le début du texte, donc. Je ne sais pas s’il « c’est vraiment bien » (j’espère ofc), ce qui est sûr c’est que j’ai eu un mal terrible à y modifier quoi que ce soit. Les premiers chapitres veulent mordre, planter les crocs le plus profond possible, et commencer à courir en vous traînant avec eux. Niveau métaphore imaginée on n’est pas sur une locomotive, qui démarre petit à petit, pour prendre une vitesse de croisière qui ira tirer les vagons narratif, une mécanique de précision avec des rouages et des jauges chiffrées. Non, à la réécriture j’avais l’impression d’opérer sur une bête, monstre organique fait de muscles, eux-mêmes noués par les nerfs et les tendons. Dès que je rajoutais un mot, une phrase, que je triturais c’était comme toucher à de la chair à vif, les oreilles qui sifflent, la vue qui se trouble. On ne touche pas à cet endroit. J’avançais péniblement, retirant les deux tiers de mes modifications à mesure, tout juste capable de placer ça et là un pontage, irriguer et fluidifier. Tout pour augmenter en efficacité et en puissance. La bête veut ce que la bête veut.

Au bout d’une semaine à lutter je me suis demandé si cela servait encore à quelque chose, si j’étais capable d’aporter quoi que ce soit après tout ce temps et ces révisions. Et si j’étais ce mec qui ne peut que tâtonner seul dans le noir avant le fatidique regard extérieur de celui qui arrive avec un oeil neuf. J’avais commencé, j’ai continué.

A partir du second tiers le texte se détend, le changement de focalisation et la remise à zéro de certains enjeux narratifs favorise un second départ, des variations de niveau de langue, une zone dans laquelle il est plus facile d’intervenir. Je relis des dialogues à voix haute (c’est horrible ne faites jamais ça chez vous), je vérifie certaines infos factuelles, modifie la temporalité des évènements. Non seulement j’ai une vision plus claire de ce que je fais, mais j’ai l’impression d’en saisir l’utilité. J’avance dans le bon sens. Je ne perds pas mon temps.

L’éditrice rencontrée au printemps dernier m’avait dit, penchée en avant, l’air taquin « vous en aviez un peu marre sur la fin non, on peut se le dire entre nous ? ». A l’époque j’ai protesté, je ne voyais pas. Je ne vois d’ailleurs toujours pas. Mais force est de constater que c’est sur le troisième tiers que je trouve le plus de choses à ajouter, de thèmes à tricoter autour de ce qui était jusqu’ici neutre. La relecture intensive sur un temps court me permet de relier les points, faire un joli ruban cadeau pour renfermer l’ensembl. Le texte prend des caractères. Oui, je me dis, vraiment ça valait le coup de relire (et de ne plus dormir). Il n’empêche, si on me demande, je continuerai à nier l’analyse de l’éditrice, bien entendu.

J’ai promis un rendu final lundi à mon éditeur, les délais sont tenus, le mail dans mes brouillons. Je me laisse le weekend pour avoir une idée géniale, on n’est jamais à l’abri, puis j’envoie. Ensuite ce sera à lui de jouer, son regard, son expérience, ses retours. Dans l’entre-deux je récupère deux heures de sommeil (ou de Playstation) par nuit, en plus de la satisfaction d’avoir, jusqu’ici, fait le max pour nourrir la bête.

Season Finale

Je sais que j’ai un éditeur depuis mi-septembre. Je le sais parce que c’est mon agent qui me l’a dit. Une fois qu’il a terminé de me raconter chez qui et jusqu’où il avait pu aller avec mon texte, il m’a avoué qu’il ne pouvait plus être mon agent. C’est terminé, il raccroche. Tout le monde est libéré de ses différentes obligations le concernant. Bien entendu, si je le souhaite, je récupère mon texte, les droits, et tout ce qui va avec. Mais ce qu’il préfèrerait, ce serait que je lui confie le livre à nouveau. Parce qu’à présent, à partir du mois prochain, il sera éditeur de littérature générale aux éditions Anne Carrière. Et, à moi comme à d’autres auteurs qu’il représentait, il nous propose de le suivre.

Pendant trois jours j’appelle mes amies et amis de confiance. Je leur expose le projet, créer une nouvelle collection, renouveler la générale chez Carrière, aller au casse-pipe de la rentrée littéraire de septembre 2018, venir se fracasser contre la vague des nouveautés dont la plupart vouées au pilon. Soit j’accepte, soit je reprends mes droits et je repars en campagne. On en parle, encore et encore. Oui, fais-le, c’est top, c’est une aventure, il y a tout à construire, fais confiance aux gens qui te font confiance. Alors après ce long week-end de conseils avisés, j’accepte.

Après huit mois de démarches, de sollicitations et d’attente, la recherche est terminée. J’ai un accord de principe, une poignée de main. J’ai un éditeur.

Depuis mi-septembre, donc, j’attendais. Que mon éditeur prenne ses fonctions, qu’il se fasse une idée de la maison, qu’il se penche sur mes contrats. Je n’en parlais à quasi personne, pour ne pas me répéter, pour ne pas refaire le match, pour ne pas donner ou me donner de faux espoirs. Ceux à qui j’en parlais j’en parlais tous les jours, jusqu’à l’écœurement. Je comptais les semaines entre mes deux relances éditoriales, ne pas avoir l’air paniqué, ne pas avoir l’air en déficit de confiance. Sauf que cette partie du spectacle, l’accord de principe, je l’avais déjà vécu il y a des années. Et pour moi, tout pouvait encore se désintégrer en vol. Lors de ma dernière entrevue avec mon éditeur j’ai demandé un contrat signé avant les fêtes, si possible. Non pas que cela change grand-chose, on peut toujours y foutre le feu au besoin, mais pour la symbolique, pour m’apaiser. Okay, dans ce cas allons-y. Accord de principe dans l’accord de principe.

Quelques semaines de paranoïa plus ou moins latente plus tard, nous étions hier. J’avais rendez-vous à dix-huit heures. Dans le métro j’ai commencé à somatiser, le cœur qui s’emballe, les bouffées de chaleur, les tempes qui vibrent, le ventre qui menace se faire la malle. J’ai eu peur, de ce que j’allais penser, faire, devenir, une fois ce bloc de mon existence derrière moi. Des années à raconter la même histoire, à vivre ce personnage d’auteur en souffrance, une intrigue entière à reconfigurer. J’étais en route pour aller signer, noir sur blanc, et devoir décaler ce qui avait enflé jusqu’à devenir une immense part de qui je suis. Je ressentais des choses inédites elles-mêmes contenues dans une intensité nouvelle. Alors j’ai pris le temps de prendre la mesure de ces sensations trop vives pour mon petit corps boiteux, j’ai essayé de profiter de la peur, du stress, de l’excitation. Vivre les émotions qui nous traversent.

Car une fois chez Anne Carrière, à serrer des mains, faire quelques courbettes polies et attendre que la machine Nespresso fasse son office, tout s’était envolé. J’étais en pleine possession de mes moyens. Peut-être que c’était le présentoir EnjoyPhoenix dans l’entrée qui m’avait apaisé (oui, assurément oui). Ou peut-être que c’était la banalité de voir des gens affairés à leurs bureaux, à attendre que l’imprimante termine de cracher les dizaines de pages à parapher, signer, contresigner. J’étais dans la vie normale des gens normaux qui font des livres peut-être un peu extraordinaires si tant est que tout le monde fasse son travail et que l’on ait un peu de chance.

Les mains sèches et l’esprit clair j’ai signé mon contrat d’édition pour mon premier roman. J’ai ensuite demandé un échéancier à mon éditeur, je relis, tu relis, on relit. Sur son bureau, les premières couvertures des premiers livres de cette collection qui se monte. Derrière lui, d’immenses étagères vides. Il faudra la remplir, petit à petit. Ce serait mentir de dire que tout reste à faire, car j’ai déjà fait le plus gros, jusqu’à ce qu’il devienne insignifiant, et que la suite prenne toute la place que je viens à peine de libérer.

Mais pour l’instant, au moment de la bascule, au moment où je vous le raconte (là maintenant donc), dans l’entre deux des fêtes où rien ne change, je suis temporairement libéré. Hier soir une fois rentré chez moi j’ai le corps qui a lâché prise. Impossible de raconter tout ça à qui que ce soit, je me suis effondré quelques heures. Juste assez pour embrayer sur une nouvelle journée, prendre le temps de vous écrire cette note, et en attendant de dormir les milles et une nuit de retard que j’ai pu accumuler en dix ans.

J’avais d’autres angles pour vous dire ces derniers mois, ces dernières années, ce texte. J’ai pour l’heure choisi celui-ci. Comme ça vous savez. Et j’ai hâte de pouvoir vous dire le reste, vous raconter la suite. Ce sera l’année prochaine. D’ici là je vais rester un peu seul et profiter de mon cadeau de Noël, parce que j’en suis vraiment content, et qu’une fois le processus terminé, une fois en librairie, il ne m’appartiendra plus. Il sera à vous, si vous le voulez.