Décapage de printemps

Cette semaine est sorti en librairies le nouveau numéro de la revue littéraire Décapage, éditée par Flammarion. J’y signe deux pages autour du thème « Comment assumer socialement que l’on écrit lorsque l’on n’a encore rien publié ? ». Une excellente question, qui pose des questions de représentation, de légitimité et qui, finalement, fait écho à des années de blog ici-même, à tenter de solutionner des interrogations similaires (spoiler : il n’y a pas de bonne réponse).

Mais, avant d’en arriver là, noir sur blanc dans la revue, il y a eu la fois où je me suis incrusté à une soirée Décapage, quand je n’étais personne, dans l’espoir de peut-être devenir quelqu’un.

C’était il y a trois-quatre ans. A l’époque, j’avais un précédent manuscrit en souffrance sur le bureau de la directrice éditoriale de Flammarion. Décapage étant publiée par Flammarion, j’intuitais qu’elle assisterait à cette petite sauterie, celle-là même où se proposait de m’inviter une amie elle-même déjà bien introduite dans ce petit milieu. Je m’étais fait beau pour traverser paris, avec un seul objectif : dire bonjour. Oui, voilà ce que j’allais faire, m’avancer le dos droit le torse bombé et me présenter la directrice éditoriale. Car c’est moi, Matthias, je vous en dirais tant. Et nous nous serrerions la main et je serais agréable, vif et pertinent. Tout ceci pour qu’une fois à son bureau, plus tard, elle jette un œil bienveillant à mon texte. Excellent plan, à en taper du poing sur ta table de satisfaction. Infaillible.

Je suis arrivé avec plus d’une heure de retard (maximum Matthias), après le discours, après les applaudissements, juste à temps pour le cocktail. Là-bas, j’ai retrouvé plusieurs de mes amis. Ils m’ont désigné la directrice édito parmi la foule, c’est elle là. Ah oui okay okay. Il m’a fallu plusieurs Coca pas Zero pour cumuler la force d’y aller et d’in-extremis bifurquer en direction d’une de ses collègues du domaine étranger, que je connaissais, elle. « Ah ah oui mon texte est sur le bureau de la boss, non, je ne l’ai pas encore saluée, mais oui, j’irai oui ! » Tu parles. J’ai passé le reste de la sauterie à faire des aller-retours entre mes amis et les quelques auteurs que je connaissais de près ou de loin, mais surtout de loin. Tout ça pour, finalement, non seulement repartir sans avoir fait le ONE JOB que j’avais à faire, mais sans numéro de Décapage : arrivé trop tard, tous les exemplaires étaient déjà vendus.

Ce jour-là, je suis rentré bredouille. Je n’ai noué aucun lien nouveau, ma timidité plus forte que mes ambitions. Mais je me suis bien amusé. Pendant quelques heures, j’avais l’impression d’y être, comme lors de chaque évènement littéraire au sein duquel j’arrivais à me faufiler.

Quatre ans plus tard, je signe deux pages, à la fois trois fois rien eu égard au nombre et à la qualité des autres contributions, mais aussi beaucoup plus que j’aurais pu espérer, me tenir droit auprès d’autrices et d’auteurs que j’admire. Tout ça grâce à mon premier livre, grâce à tous les précédents qui ne se sont pas fait. Un peu grâce à mon éditeur, aussi, qui se trouve être également fondateur et directeur de la revue. Mon éditeur avait organisé cette sauterie, ce jour-là. J’ignorais encore son existence, ne m’étant jamais posé la question, tout comme lui n’avait aucune raison de savoir que j’existais.

Si je ne savais pas qu’il était là, à présent lui aura appris que j’y étais.
Les boucles se bouclent.

(lisez Décapage c’est très bien)

Objectif d’escouade

J’ai toujours été jaloux des couples d’écrivains, des bandes des potes, de celles et ceux qui se sont trouvés, cul et chemise et renvois d’ascenseur, à avancer à plus de une personne d’un coup. Jaloux admiratif, à essayer de reproduire un peu la même chose de mon côté depuis dix ans comme on tente une recette sans livre de cuisine.

Par exemple. Il y avait le stagiaire éditorial, dont je pariais qu’il monte quand lui pariait que je monte. Il y avait le pote qui écrivait la même chose que moi mais en complètement différent, dont je ne désespérais pas qu’il mette un pied dans la porte (ok pour avant moi, s’il me la tient ouverte). Il y avait cet écrivain presque réussi, qui m’invitait à ces soirées de presque réussis, dans les limbes de ceux qui sont sorti quelque chose et dont on espère qu’ils sortent autre chose. Il y avait tous ces gens et plein d’autres, un défilé de personnalités qui m’ont aidé à tenir jusque j’y arrive, moi, et qui, pour la plupart, quand je me retourne, ne sont plus là, partis sur une autre voie, ou bien bel et bien simplement disparus.

Alors j’ai un peu espéré, avec la sortie du livre, à mesure qu’affluaient les invitation Facebook et Instagram, une succession d’étranges personnages, lecteurs compulsifs, blogueurs, éditeurs et auteurs concurrents, journalistes… Du moment où mon nom est apparu sur les plannings de diffusion, les exemplaires presse arrivés sur les bureaux, ce fut une litanie d’ajouts (souvent) sans salutations, comme s’il fallait recréer ici cet écosystème de là-bas, tisser un filet de secours, autant de likes garantis à ses partages. Car puisque nous sommes dans une grande famille, prisonniers de notre passion désuète et jamais totalement à l’abri du succès, il faut bien se serrer les coudes, entre inconnus dans la même grande pièce virtuelle.

J’essaie de comprendre qui est qui, qui est là machinalement et avec qui il est possible d’échanger, construire. Mes dès lors que je me manifeste, s’immiscent les prémices de paranoïas (rapportées ou imaginaires). Est-ce qu’il m’a ajouté dans l’espoir d’papier ? A-t-il seulement lu mon livre comme j’ai (peut-être) lu le sien ? Like-t-il ma publication afin de s’assurer une place dans la liste de mon prix ? Une éditrice poche peut-elle se lier avec un auteur grand format ? Parfois, les réponses sont oui, car parfois oui, c’est intéressé, mais jamais que. Car toujours, et parce que l’un n’empêche pas l’autre, toujours j’essaie de nouer quelque chose, avec l’envie de pouvoir partager cette aventure étrange avec qui ceux qui la vivent, ceux qui la font. N’importe qui avec qui échanger, tout pour être plus de moi seul dans cette histoire, une autre personne avec qui parler. Et, parmi ces nouvelles rencontres, au-delà des méfiances communes et des désintérêts rapides, quelques diamants, et d’autres charbons qu’il reste à poncer. Espérons.

Je ne peux pas vraiment dire que je n’ai pas d’escouade, de petite bande, c’est faux. Les remerciements de mon livre en attestent. Morceaux disparates, réunis dans une ou deux applis différentes car pas forcément compatibles les uns avec les autres, j’ai toujours au moins quelqu’un avec qui développer telle ou telle question, dire du bien ou du mal de tel ou tel livre. Un peu moins réussi que certains, plus tout à fait raté que d’autre, je m’applique à monter, j’essaie, je tends la main, je tire, j’attends qu’on me hisse. Parce que la seule direction qui m’intéresse, c’est vers le haut.

Mais pas tout seul.
Et toujours, au pire, avec l’espoir pas du tout secret, que l’on m’attende en haut.

Cabinet fantôme

L’une des plus longues négociations lors de la conception de l’objet livre d’Objet trouvé fut la quatrième de couverture (enfin, toute la couverture en général, mais plus particulièrement la quatrième). Je reçu une première version du texte , auquel j’ai opposé ma propre version, avant d’engager un long ping pong visant à aboutir à un joli compromis entre nos multiples cerveaux artistiques, éditoriaux, narratifs et commerciaux. Seulement, à un moment, Jean-Baptiste mon éditeur a commencé à comprendre qu’entre chaque aller-retour, le document de travail circulait plus amplement qu’entre lui et moi. Il n’était pas seul aux commandes. Il subissait l’influence d’un cabinet fantôme.

Si j’ai mes intuitions seul (encore heureux), j’essaie de ne pas prendre de décision depuis ma propre bulle. Lorsque c’est important, je demande autour de moi, je confronte des points de vue, je fais la somme de ce que je reçois, et je tranche. Mon cabinet fantôme, les personnes qui m’assistent dans ma prise de décision, a une composition variée, en fonction de la problématique, du temps de réponse nécessaire ou autres factueurs ponctuels. Mais, de manière plus pérenne, il est co-présidé par deux éditeurs, de deux maisons différentes, qui ne se connaissent que de nom. L’un et l’autre sont tant opposés qu’ils seraient réductibles à un diable et un ange sur mes épaules [insérer kronkdanskuzco.jpg]. Qui est qui ? Je ne saurais dire.

L’un est structurellement grognon, chacune de mes questions le dérange, et lorsqu’il y répond c’est comme on se gratte : dans l’espoir que la gêne disparaisse. Il aime les livres mais ne comprend pas les auteurs, ces gens plein d’ambitions et d’avis avec qui il faut composer. La littérature se porterait mieux sans les auteurs, peut-être même qu’elle se porterait mieux sans sortir de livres, après tout il y en a tellement déjà. Mais les auteurs existent et les livres sortent, et donc, parce qu’on a pas le choix, il faut bien les éditer, et les éditer bien.
L’autre est structurellement enjoué, croisable dans littéralement toutes les soirées, sur tous les salons, de bonne composition, et tolère mes questions même les plus bêtes. S’il roule des yeux derrière son écran, je ne le vois pas. Touche à tout éditorial, il a pu faire du genre, du grand public, du jeunesse, et réfléchit sans cesse à quoi faire après, qu’est-ce que l’on peut réinventer. Les livres c’est cool, c’est des rencontres, c’est des projets, c’est une idée en prenant un verre qui devient une belle édition reliée dans un an.

Si l’un me dit que mon intuition est mauvaise ou que mon angoisse est illégitime, ce n’est pas une information, c’était attendu. Mais s’il s’enthousiasme pour quelque chose, là je tiens un truc. C’est un bon indicateur.
Si l’autre me dit que mon idée est top, cela ne m’aide pas beaucoup. Mais s’il me prévient que là, je vais trop loin, je suis trop pénible, okay j’arrête. C’est également un très bon indicateur.
Si les deux sont d’accord l’un avec l’autre, alors c’est qu’il faut absolument que je les écoute.

A un moment du processus éditorial, parce que le temps pressait et par fatigue de composer avec moi, Jean-Baptiste m’a demandé de ne plus demander à la terre entière leur avis sur je ne sais quel point de détail. Et j’ai rigolé que non, bien sûr, quand même, je pouvais parfois décider seul. Il n’empêche. Mon cabinet fantôme m’aura à la fois bien orienté et bien aidé sur une multitude de points de détails, plus ou moins importants, mais il sert aussi à préserver mon éditeur officiel d’une partie de mes angoisses, de mes névroses ou de mes sollicitations incessantes. C’est une tampon, entre mes mauvais défauts et lui, une sécurité supplémentaire pour ne pas faire vriller mes collaborateurs. Car, et il ne le voit pas, mais s’il pense que je suis angoissé perfectionniste, c’est qu’il n’a pas vu tout ce que subis et absorbent mes éditeurs suppléants.

Hommage, discret mais sincère, leur soit rendu. Jusqu’à ma prochaine question.