Je lis mes livres sans les ouvrir

La semaine dernière j’ai regardé la bande annonce d’Annihilation, le prochain film de Alex Garland. C’était chouette. Je me suis dit que je profiterais bien du temps qu’il nous reste avant la sortie pour lire le livre dont il est tiré. Quelques minutes plus tard je me calais une petite commande premium pour un exemplaire broché du roman de Jeff VanderMeer. Le lendemain j’étais ravi de tripoter l’objet livre, caresser le lettrage gaufré en couverture, jouer des reflets du verni sélectif pour faire un joli Instagram ou simplement sniffer l’intérieur la tranche une fois écartelée. Deux cent pages, un petit bonbon, et j’escomptais bien me faire plaisir en le lisant. Problème, le bouquin est imprimé au format anglo-saxon, un peu plus large que chez nous, et ne rentre pas dans mes poches.

Je rationalisais en me disant que je trouverais bien un trajet en métro suffisamment long pour justifier de me coltiner le bouquin avec moi, ou que je partirais en vadrouille avec un sac. Mais dans les faits, mes trajets étaient courts et je ne me voyais pas partir avec ma sacoche pour aller à cette crémaillère tout ça pour pouvoir me trimbaler un livre (que j’aurais pu laisser là-bas sur un coin de meuble certes). C’est donc un peu la mort dans l’âme que je me suis résolu à pirater le texte dont j’avais fait l’acquisition physique. Quelques clics plus loin je trouvais un exemplaire au format adapté à ma liseuse Amazon, et me voilà paré. Mon Kindle rentrant lui dans la poche arrière de mon jean, je parti à ma soirée avec ma copie numérique illégitime, que j’entamais dans le métro, sur le moment persuadé que je n’aurais qu’à reprendre en papier là où je m’étais arrêté en ebook.

Quelques jours plus tard, je suis à la moitié du roman et je n’ai pas touché au livre, toujours jeté au pied du lit avec les autres. Je dois me rendre à l’évidence : je le lirai intégralement sur ma liseuse. J’ai donc acheté l’objet pour rien. Terrible gâchis d’empreinte carbone, de l’impression du texte jusqu’à son transport jusqu’à chez moi. D’autant que j’aurais pu le prévoir, j’aurais pu procéder comme j’en avais pris l’habitude, j’aurais pu acheter directement la version numérique et m’économiser l’objet (et non pas prendre les deux car je n’ai pas besoin des deux en vrai). Mais non, il me fallait l’objet, il me fallait le posséder, je voulais le manipuler physiquement. Je ne vais pas le lire, mais je vais le ranger, le consigner avec les autres dans ma prochaine étagère Billy, petit musée d’un large échantillon de mes lectures passées. Mes habitudes de possession ne sont pas cohérentes avec mes habitudes d’usage, et plutôt que d’être mature et de renoncer à l’une au profit d’une autre, je fais les deux. C’est absurde.

Ou plutôt, bientôt dix ans après, je ne suis toujours pas dépêtré de mon sujet d’études universitaires : le besoin de memento physique pour compenser la numérisation culturelle. Chaque fois que je pense en être sorti, je replonge, au profit d’une édition collector de jeux vidéo, d’une figurine de dessin animé ou d’une belle édition reliée d’un roman que je finirai par lire sur mon téléphone entre deux stations de métro. Je continue à entasser des trucs dont je n’ai pas besoin. Je n’ai toujours pas le comportement le plus rationnel, je n’ai pas la bonne réponse alors, à défaut, je fais comme je peux.

Cent pour cent coton

Le jeudi soir, durant la nocturne de la piscine Georges Vallerey, il y a un petit vieux.

De prime abord, rien qui ne retienne l’attention. Il arrive avec sa grosse doudoune, défait ses vieilles baskets, enlève ses chaussettes et embarque dans une paire de tongs pour naviguer les vestiaires. Puis il disparait un moment, dans le dédale de cabines (je viens de produire une envolée lyrique car les cabines de la piscine des Lilas sont disposées au fil d’un simple couloir et donc tout sauf labyrinthiques). Je le retrouve dans les douches, et c’est à instant précis que je suis le témoin d’un spectacle qui me pousse à fixer le mur droit devant moi durant l’intégralité de mes ablutions.

Le petit vieux porte un ancien slip blanc en coton. On distingue aisément les coutures qui ont commencé à craquer, les fils qui se dénudent. Le slip est à la fois trop grand et trop fin. Une fois mouillé il colle aux fesses de l’homme, rendant visible sa chair par transparence. Surtout, il pend, mollement, lesté par l’eau, et s’agite d’avant en arrière à mesure que le vieil homme se frictionne. Le spectacle dure ainsi pendant cinq bonnes minutes après lesquelles, et toujours en silence, le vieux prend finalement la direction du bassin.

Je ne sais pas où ils nagent, lui et son slip anxiogène, clairement pas dans ma ligne, de ça au moins j’en suis certain. Parfois je me demande s’il atteint ne serait-ce que le bord de l’eau, si un maître-nageur ne vient pas le saisir in extremis par l’avant-bras pour lui indiquer avec toute l’amabilité du monde qu’il convient de porter un maillot de bain pour pratiquer la baignade, et non un kangourou visiblement mal en point.

Quoi qu’il se passe pendant mes quarante-cinq minutes d’entrainement, où que soit cet homme, je le retrouve invariablement dans les douches retour, ce pour une seconde représentation du même sketch. A la différence près que cette fois il dispose, à deux mètres de sa personne pour ne pas les mouiller, deux pains de savon posés sur une toile déployée sur le carrelage. Un pain pour les cheveux, un autre pour le corps. Ce qui est drôlement organisé et précieux pour quelqu’un qui néglige à ce point sa tenue. Il passera près de dix minutes à terminer sa toilette, à côté de nous, son slip ballant à chaque mouvement. Puis, il repart comme il est venu, sans un mot, sans aucune interaction avec qui que ce soit.

A force de le croiser, chaque jeudi soir, j’ai fini par me poser pas mal de questions. Est-ce une personne qui ne dispose pas d’un maillot de bain pour fréquenter la piscine municipale ? Si c’est le cas nous pourrions nous cotiser ou lui offrir quelque chose ? Pourquoi est-ce que les maîtres-nageurs ne l’arrêtent pas ou ne lui prêtent pas un slip de bain ? Est-ce que tout le monde sait mais ne dit mot ? Plus grave, et potentiellement la conclusion logique de toutes les questions précédentes : suis-je le seul à le voir ? Est-ce que ce petit vieux existe bel et bien ? Si personne ne semble le remarquer et si personne ne semble l’arrêter malgré des signes manifestes d’antithèse totale entre sa tenue et la fréquentation de ce lieu, peut-être est-ce tout simplement qu’il s’agit d’un fantôme, d’un esprit venu hanter la piscine des Lilas, qui se manifesterait à moi et à moi seul pour une raison que j’ignore ?

Notez qu’à tout moment il m’aurait suffi de le saluer et/ou d’interpeller le personnel à son sujet mais je ne l’ai pas fait par pure terreur des interactions sociales gênantes.

Ainsi le petit vieux de la piscine Georges Vallerey est potentiellement le petit fantôme de la piscine Georges Vallerey. Et, quoi qu’il en soit, jamais je ne percerai ce mystère, jamais je ne saurai le pourquoi du comment de cet étrange slip qui pend. Car ce jeudi était le dernier jeudi à la piscine des Lilas. Ce dimanche l’installation ferme, du premier octobre jusqu’au moins juillet, pour une durée indéterminée afin de procéder à des travaux de rénovation.

Je ne sais pas quand aura lieu le prochain jeudi soir là-bas, mais pas avant l’année prochaine. Et peut-être que je n’y reverrai jamais le petit vieux des douches. Il aura déménagé, trouvé un autre lieu à hanter. Il n’empêche, et si je ne le revois jamais là-bas, prenez garde à qui se frictionne à vos côtés, la nuit, dans les douches de la piscine municipale. Et si d’aventure vous le croisez, pourriez-vous s’il vous plait lui demander de ma part : pourquoi ce slip ?

Ça compte

Je ne peux même pas dire qu’on avait passé la nuit ensemble. Elle m’avait prévenu : avec moi, les mecs, ils restent pas dormir. Aucun problème, avais-je répondu en m’imaginant rentrer pas trop tard et caler une petite session de Play avant de me coucher pour de bon. On avait donc passé un bout de nuit ensemble, genre comme une grande frite dans laquelle il reste quelques pommes de terre à la fin, un bout quoi. Et puis on a tenté mollement de se revoir, pour se dire qu’on a essayé. Ce avant d’admettre d’un commun accord tacite qu’on manquait de temps, énergie, envie, un peu de chaque peut-être. Plus de nouvelles. We tried, okay.

Le bout de nuit est devenu une anecdote, que je raconte, qu’elle raconte, aux potes. Une petite brique dans ma routine stand-up, le stand up 2k17 de quoi de neuf Matthias. C’est un joli souvenir, qui se tasse et devient confortable à mesure d’être raconté encore et encore. C’est chouette. Tu n’as jamais pensé reprendre contact ? Oh, si, parfois, mais pour quoi faire, quoi dire.

L’autre nuit elle l’a fait, elle a envoyé un message, quelques lignes de texte qui déboulent sans prévenir, viennent prendre la place qu’on leur accorde : C’était plutôt chouette, ça ne menait à rien et je ne demande rien, mais parfois j’y pense, et c’était plutôt chouette.

J’étais trop content, j’ai répondu des trucs gentils, enfin que je voulais gentil, j’espère qu’ils ont été reçus comme tel. On a échangé une ou deux boutades, et puis ce fut tout. Et en temps normal, si c’était un morceau d’anecdote comme ça, noyé au milieu d’autre chose, je n’aurais pas ouvert Word, je n’aurais pas cherché comment raconter de sentiment. Mais le fait est que ce message, ce n’est pas la première fois que je le reçois cette année, et je peux avouer l’avoir déjà envoyé. Pas exactement le même, mais une variation de celui-ci, toujours un amoncellement plus ou moins ordonné de mots, que j’assemble dans l’espoir de faire passager un message simple : c’était chouette, je ne demande rien, mais parfois j’y pense.

J’ai rencontré plein plein de gens, avec qui je n’avais aucun atome crochu, ou à qui je n’avais rien à dire. Ça fait pas mal de verres à écouter des histoires dont on se fout où à dérouler une énième version sans âme de son propre curriculum sentimental. Et puis il y a les ratés, les engueulades, les nuits vides de sens à se dire que décidément, y’a rien au fond de la grande frites pourquoi je suis pas en train de jouer à la Play. Trente piges et tout le monde se trimbale des bagages, des névroses, des règles et logiques internes de plus en plus rigides. On est tous légèrement cramés, encore fonctionnels mais de moins en moins apte à baisser nos gardes, et nouer des choses, à avoir envie de ne pas rentrer chez soi après avoir réglé sa conso. Puis certains soir, au fond de la couette, on plonge dans les derniers mois, les dernières rencontres, et on réalise qu’on est peut-être allé un peu vite, ou alors qu’une personne surnage, quelqu’un qui suscite un début d’émotion, un joli souvenir. On hésite à dire quelque chose, le plus souvent on ne dit rien.

Et parfois j’envoie ou je reçois quelque chose, et c’est un peu de chaleur au creux de la main. Ça ne transforme jamais, on ne se revoit pas. On a une réponse, quelques échanges, c’est tout. Mais je ne pense pas que le but soit de se revoir. J’ai l’impression qu’au fond, on a envie de dire et d’entendre qu’on s’est touché, même un peu. Au milieu du marasme et de la masse de gens envers qui on ne ressent rien, un court moment, quelques temps, on s’est touché. Et si tu me le dis et que je te le dis alors on peut se coucher, exceptionnellement, avec le sentiment d’avoir un peu compté. On s’est touché, c’est pas rien. Et, surtout, c’est qu’on est encore un peu vivant.