Voyage au bout de la nuit / Céline

Je me rappelle il y a une demi-douzaine d’années cet ami qui avait décidé de s’attaquer au Voyage au bout de la nuit. Chaque weekend, lors de notre gâteau au yaourt du dimanche (don’t ask) il me tenait au courant de son avancée dans le livre, me racontait un peu où il en était. Surtout, il me disait que c’était dur, à lire et à encaisser, qu’il ne pouvait s’en occuper qu’à petites doses.

Celine

En débutant le roman à mon tour en fin d’année dernière je me suis rendu compte que quasiment tout le monde avait, si ce n’est un avis, au moins une anecdote autour de ce texte. Comme cet ami qui m’enviait le plaisir de la découverte quand lui le relit tous les ans. Ou celui pour qui ce livre est un traumatisme infantile, une frustration littéraire l’ayant bloqué pour plusieurs années. Et, bien sûr, tous ceux qui viennent mêler leur connaissance historique de Céline à leur appréciation et/ou analyse du livre.

De Céline je ne sais que trop peu de choses, une ignorance que j’ai choisi de ne pas combler, pour prendre le Voyage au bout de la nuit pour objet singulier au milieu de rien et non brique constitutive d’un grand tout. Je l’ai lu à mon rythme durant deux mois et demi, c’est-à-dire pas très vite et avec un long break durant les fêtes. Je l’ai trouvé très bien, pour un tas de raisons comme l’emploi de la langue, certaines réflexions ou la description de son époque. Je l’ai aussi trouvé méga relou, pour un tas de raisons comme l’emploi de la langue, certaines réflexions ou la description de son époque. C’est un peu comme si mon appréciation du livre dépendant de mon humeur, ou du moment où je pouvais le lire.

Je sais que j’ai surligné nombre de passages, ce qui est souvent bon signe. Je sais aussi que je me suis parfois ennuyé à en crever, principalement par manque totale de structure. Le personnage principal est brinqueballé de nouvelle intrigue en nouveau décor sans réellement de raison ou de lien logique, voire dans certains cas sans aucune actions de sa part. De nombreux changements de situations font suite des éléments extérieurs au personnage, qui semble plus être caméra à l’épaule du siècle qu’il traverse plutôt que véritable acteur de l’intrigue. D’où parfois l’impression de lire une version hardcore et dépressive et trois fois trop longue du Candide de Voltaire. Si je l’avais lu ado durant ma période emo j’aurais adoré sans aucune retenue (ni respect).

Plusieurs fois j’ai dû m’accrocher pour avancer, pas à cause du niveau de langue, mais plus à force de me manger des micro-malaises. Voyage au bout de la nuit fonctionne sur un principe d’accumulation d’horreurs et autres bassesses, inventaire des failles humaines jusqu’à la nausée. D’où le besoin de poser le livre une petite semaine, faire autre chose, lire autre chose.

A mesure que je parlais du livre autour de moi, j’observais des réactions toujours ultra tranchées, que ce soit en faveur de ce roman intouchable ou à charge contre ce torchon illisible. En étant venu à bout, je sais à présent que j’ai aimé. Je suis allé me renseigner sur l’histoire du livre, de son auteur, tout le contexte qui me manquait. Et bien que je me garderais de jouer les spécialistes, je suis tout de même content de détenir ce morceau de culturelle littéraire française là. Cela en valait la peine.

Peine perdue / Olivier Adam

Rentrée littéraire, suite (les épisodes précédents sont chez Madmoizelle), avec Olivier Adam, toujours au calme chez Flammarion à sortir un beau bébé avec une belle jaquette papier glacé. Alerte gâchis : à aucun moment dans le livre il ne sera question d’une grande roue mais faites comme si tout était normal.

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J’avais beaucoup aimé le précédent livre de l’auteur, Les lisières, sur ce que cela fait de s’apercevoir que ses parents glissent doucement dans une mentalité d’extrême droite. Aussi fondais-je de grands espoirs dans cette Peine perdue. Il y est question de 22 personnages habitant la même petite ville côtière du sud, qui se retrouvent à s’entrechoquer au gré d’une suite de faits divers. Tout commence quand Antoine, la star de l’équipe de foot locale, se fait agresser le soir d’une grosse tempête qui bouscule le reste de la bourgade. A partir de là 22 personnages se succèdent le long de 22 chapitres qui vont tenter d’expliquer l’agression d’Antoine, le carnage post-tempête et les nœuds d’influence qui lient les différentes figures du coin.

Et en ce sens le livre est réussi, dans la mesure où le mystère est résolu, où chaque nouveau point de vue, chaque nouveau personnage, éclaire le reste de l’intrigue et dévoile un peu plus de la vie de la ville. Tout le monde est lié à tout le monde, et chaque action a des conséquences imprévues sur d’autres personnes. C’est bien ficelé, c’est réussi, cela fonctionne.

MAIS.

Peine perdue est un peu les Avengers du pathos. C’est-à-dire que tous les personnages, sans aucune exception, aucune, rien, nada, ils ont tous des vies allant de médiocre à de merde. La femme de ménage manque de se faire violer par son boss, l’ado est en fugue après le décès de son copain toxico, les petits vieux veulent se suicider dans les vagues, à peu près tout le monde trompe son conjoint, tout le monde est sous Xanax, et ainsi de suite. Chaque petite storyline aurait pu supporter un développement sur un livre, mais en l’état on a surtout affaire à une enfilade de clichés du malaise. Clichés de par l’impossibilité matérielle d’explorer longuement tel ou tel personnage et donc de lui donner du relief, mais aussi par accumulation tant il est statistiquement douteux que tous les personnages rencontrés collent chacun à une case d’un pathos plus ou moins grave.

Que Adam soit misanthrope, ce n’est un secret pour personne. Il se trouve simplement qu’ici, dans cette Peine perdue, cela se voit trop, trop lourd, trop appuyé. Ce jusqu’à la fatigue du lecteur, qui finit par pédaler dans la semoule tant il redoute le prochain chapitre, le prochain personnage, le prochain drama.

Après question style c’est plutôt propre, là-dessus il n’y a pas de souci, et les différents points de vue voient des variations dans leur niveau de langue et syntaxe, super boulot rien à redire. Dommage que ce soit au service d’une intrigue et d’une ambiance baignant dans la médiocrité humaine et le drama de l’infini, espèce de trou noir à tristesse auquel personne ne semble réchapper. A se demander quelle est la vision d’Adam vis-à-vis de ses contemporains et donc, forcément un peu, de toi lecteur.

Je me pose la question et j’en déprime déjà.

Bububu.