Nouveau cycle

Ce soir-là je me suis choisi un petit banc bien central, avec vue sur le reste du parc. J’ai posé ma canette de soda sans sucre d’un côté, je me suis assis de l’autre et j’ai ouvert mon ordinateur portable sur les genoux. Pendant deux heures je suis resté à tapoter mon clavier, à mesure que le soleil se couchait et que les gens rentraient chez eux. En Suède même les parcs publics de petites villes de province ont le wifi. J’avais ma musique, quelques fenêtres de conversation ouvertes, dans lesquelles je répondais entre deux paragraphes sur Word. J’ai terminé mon nouveau projet comme je le souhaitais, l’ultime chapitre rédigé d’une seule traite, planqué seul au milieu d’un espace vert, mais entouré de mes potes qui, de l’autre côté de leur téléphone, n’avaient aucune idée de ce que j’étais en train de faire.

Du 29 avril au 28 juillet j’ai rédigé un premier jet, un peu plus de 230 000 signes.

Je suis passé par toutes les étapes. Au début quelques pages cela ne représente rien, c’est un brouillon d’idées, une lubie, c’est du niveau de millions d’autres incipit qui traînent dans les tiroirs de tous les wannabes du pays. On n’en parle pas, ce n’est rien. Après c’est un amas de chapitres conséquents, assez de zéros au nombre de mots pour rassurer le cerveau malade. Oui, je travaille sur quelque chose, je peux commencer à en parler, ça existe. Mais je me souviens avoir abandonné un texte, une fois, en plein milieu, alors la boule reste en gorge. Puis à force c’est la dernière ligne droite, le moment où je sais que ce projet arrivera à son terme, que c’est gagné en théorie, qu’il suffit de pousser les derniers mètres. C’est aussi le moment où tout se met en place, les éléments d’intrigues, le puzzle narratif, c’est la satisfaction, le plaisir d’écrire qui revient après des semaines d’abrutissement monotone, comme un bouquet final. Puis, enfin, c’est terminé.

Depuis une semaine j’ai récupéré une à deux heures de temps de cerveau disponible par jour. Concrètement je me couche plus tôt, mon temps d’écriture n’empiétant que sur mon temps de sommeil. J’ai fait suivre le texte à quelques lecteurs de confiance, pour retours, et aussi pour me laisser l’opportunité de l’oublier un peu moi-même, le redécouvrir en l’état avec un œil neuf à la rentrée. Rien ne presse. On attend toujours des nouvelles du texte d’avant. Je suis en vacances de mes obsessions, mon précédent et mon prochain projet tous deux hors de mes mains. Et alors que je retrouve une activité normale, je réalise une fois de plus qu’écrire des trucs, raconter des histoires, est le seul travail dont je ne me lasse pas. La seule activité sur l’autel de laquelle je sacrifie volontiers mes nuits, mes angoisses et mon état d’humeur général, afin d’avancer, de produire, d’aller au bout de mon idée.

J’ai testé plein d’autres trucs, le sport, les sorties, le travail de bureau, le travail de terrain, et de tout ce que j’ai pu éprouver, expérimenter, écrire est la seule activité que je peux réaliser jusqu’ici à l’infini. C’est ce qui est chez moi porteur de sens, d’ambition et d’accomplissement. C’est pour cela que je sais déjà ce que j’aimerais corriger sur ce nouveau texte, que je sais pertinemment ce que j’aimerais écrire ensuite, et que j’ai forcément une vague idée d’où j’aimerais porter tout cela. Je ne vais pas m’arrêter, je ne peux pas, je ne sais rien faire d’autre, ou alors pas aussi bien, pas aussi longtemps, pas en y prenant autant de plaisir.

Mais pour l’instant je profite d’avoir terminé une phase importante, de devoir patienter pour attaquer la prochaine. Je ne suis pas en vacances scolaires, ni en congés payés, mais c’est une forme de repos, des vacances de ce qui m’habite, juste assez pour être prêt à me dévorer à nouveau.