Nourrir la bête

« J’ai relu le début de ton texte, c’est vraiment bien. »

C’est une des dernières choses que m’a dite mon éditeur à Noël pendant que signais mes exemplaires du contrat et que l’on se serre la pogne. Puis il a ajouté que si je voulais faire une dernière repasse seul sur le manuscrit avant qu’il ait le temps de s’en préoccuper à son tour, j’avais jusqu’à fin janvier.

Forte était la tentation de ne rien toucher. Après tout je l’avais écrit, ré-écris intégralement, puis corrigé en ligne à ligne avec une assitante édito. CA VA. Il n’empêche, un mois de latence, une dernière chance de faire mieux. Alors pendant deux semaines et demie, à raison de deux heures par soir, tous les soirs, j’ai poncé mon roman, une fois de plus. Je n’en avais pas lu une ligne presque un an tout pile.

Le début du texte, donc. Je ne sais pas s’il « c’est vraiment bien » (j’espère ofc), ce qui est sûr c’est que j’ai eu un mal terrible à y modifier quoi que ce soit. Les premiers chapitres veulent mordre, planter les crocs le plus profond possible, et commencer à courir en vous traînant avec eux. Niveau métaphore imaginée on n’est pas sur une locomotive, qui démarre petit à petit, pour prendre une vitesse de croisière qui ira tirer les vagons narratif, une mécanique de précision avec des rouages et des jauges chiffrées. Non, à la réécriture j’avais l’impression d’opérer sur une bête, monstre organique fait de muscles, eux-mêmes noués par les nerfs et les tendons. Dès que je rajoutais un mot, une phrase, que je triturais c’était comme toucher à de la chair à vif, les oreilles qui sifflent, la vue qui se trouble. On ne touche pas à cet endroit. J’avançais péniblement, retirant les deux tiers de mes modifications à mesure, tout juste capable de placer ça et là un pontage, irriguer et fluidifier. Tout pour augmenter en efficacité et en puissance. La bête veut ce que la bête veut.

Au bout d’une semaine à lutter je me suis demandé si cela servait encore à quelque chose, si j’étais capable d’aporter quoi que ce soit après tout ce temps et ces révisions. Et si j’étais ce mec qui ne peut que tâtonner seul dans le noir avant le fatidique regard extérieur de celui qui arrive avec un oeil neuf. J’avais commencé, j’ai continué.

A partir du second tiers le texte se détend, le changement de focalisation et la remise à zéro de certains enjeux narratifs favorise un second départ, des variations de niveau de langue, une zone dans laquelle il est plus facile d’intervenir. Je relis des dialogues à voix haute (c’est horrible ne faites jamais ça chez vous), je vérifie certaines infos factuelles, modifie la temporalité des évènements. Non seulement j’ai une vision plus claire de ce que je fais, mais j’ai l’impression d’en saisir l’utilité. J’avance dans le bon sens. Je ne perds pas mon temps.

L’éditrice rencontrée au printemps dernier m’avait dit, penchée en avant, l’air taquin « vous en aviez un peu marre sur la fin non, on peut se le dire entre nous ? ». A l’époque j’ai protesté, je ne voyais pas. Je ne vois d’ailleurs toujours pas. Mais force est de constater que c’est sur le troisième tiers que je trouve le plus de choses à ajouter, de thèmes à tricoter autour de ce qui était jusqu’ici neutre. La relecture intensive sur un temps court me permet de relier les points, faire un joli ruban cadeau pour renfermer l’ensembl. Le texte prend des caractères. Oui, je me dis, vraiment ça valait le coup de relire (et de ne plus dormir). Il n’empêche, si on me demande, je continuerai à nier l’analyse de l’éditrice, bien entendu.

J’ai promis un rendu final lundi à mon éditeur, les délais sont tenus, le mail dans mes brouillons. Je me laisse le weekend pour avoir une idée géniale, on n’est jamais à l’abri, puis j’envoie. Ensuite ce sera à lui de jouer, son regard, son expérience, ses retours. Dans l’entre-deux je récupère deux heures de sommeil (ou de Playstation) par nuit, en plus de la satisfaction d’avoir, jusqu’ici, fait le max pour nourrir la bête.