A Tale of Two Yashicas

J’étais dans le petit bureau de cette pension pour jeunes filles des beaux quartiers, en tête à tête avec la religieuse, à tenter de faire tenir un assemblage de piles différentes scotchées entre elles dans le barillet d’un vieil appareil photo argentique japonais des années 70. Impossible de l’allumer, sans pour autant savoir si c’était de ma faute ou celle de l’appareil. Je commençais à suer.

La bonne sœur me demandait à nouveau : « vous le prenez ou non ? »

Pause.
Vous vous demandez probablement comment je me suis retrouvé dans cette situation.

Tout a commencé quand j’ai appris qu’on allait m’expédier en Allemagne pour un weekend, ce afin d’inspecter des travaux finis. A un mois du départ, j’avais à peu près le temps de me dégotter un nouvel argentique. Car à quoi bon utiliser les quatre que j’avais déjà. Non. Bien sûr que non. Il me fallait un télémétrique, un appareil sans miroir, avec un petit module de visée indépendant, POUR VOIR (littéralement).

Je voulais un Minolta 7sii, car le dernier télémétrique Minolta ever le plus petit mignon balaise mais si dur à trouver ouin. Changement de fusil d’épaule. Je jetais plutôt mon dévolu sur le Yashica Electro 35 et sa demi-douzaine de variations, toutes équipées d’un beau 40mm f1.7, toutes avec une mesure de lumière et toutes fonctionnant en priorité ouverture (bless up). Avantage : il s’en est tellement vendu que c’est très facile à trouver. Inconvénient : ils sont tous à moitié pétés, et comme personne n’a de pile pour les tester en amont, c’est un peu la roulette (sauf à vouloir les acheter trop cher chez des vendeurs qui savent ce qu’ils font). Sans parler du fait que, depuis son apparition dans le film Amazing Spider-Man, le Yashica a un peu plus coté qu’il y a encore dix ans.

Après quelques jours de chinage, je trouvais en France un modèle en « très bon état cosmétique » sur Price Minister. Modèle pour lequel je bataillais avec la vendeuse pour en baisser le prix, car c’est ainsi que l’on roule. Elle était okay, à condition que la vente soit ferme s’il venait à ne pas fonctionner. J’étais okay back, à condition de passer le voir en mains propres pour confirmer son état. Affaire fut conclue, et c’est à ce moment que je découvrais que la vendeuse était littéralement une nonne, et qu’elle vendait les vieilles affaires de sa pension pour construire une nouvelle bibliothèque pour ses pensionnaires.

Or donc.

L’appareil ne fonctionnait pas. Et bien que je sois peu porté sur le religieux (euphémisme poli), je ne me sentais pas de tourner les talons en disant que et bien non, c’est non, démerdez-vous sans moi désolé. Je pensais aux travaux de la bibliothèque, pauvre bibliothèque en train de pas être construite par manque de sous. Ouin. C’est pour une bonne cause. DIEU ME LE RENDRA. « Ecoutez, c’est pas grave », disais-je, « je vous le prends comme ça, je me débrouillerai j’ai vu plein d’articles et vidéos sur comment réparer les pannes les plus communes, ça ira. » Je partais donc avec l’appareil et sans soixante euros, à me demander dans quelle galère je venais de m’embarquer.

Car si j’avais une potentielle idée de la panne (la vielle batterie au mercure étant restée QUARANTE ANS dans le compartiment, elle avait sûrement corrodé les câbles, empêchant tout contact), je n’avais aucun matériel, pas de fer à souder, et pas même de quoi dévisser le capot de l’appareil. C’est ainsi que, en désespoir de cause, j’allais voir une boutique spécialisée, des fois qu’on me le répare à prix honnête. Le mec, sans pression aucune, m’aura proposé un devis payant de 25€ mais déductible des réparations qu’il estimait à vue de nez autour des deux cent euros. J’ai eu un sourire crispé mais poli, ai récupéré mon appareil, et suis sorti de la boutique avant de commencer à courir.

IT IS ON.

J’achetais une boîte de tournevis de précision (ça peut toujours servir), et j’ouvrais la bête. En effet, sous le module de visée, un câble corrodé, qui ne fait contact avec rien. Le temps de retirer le module pour manipuler et repositionner le câble, je confirmais que le contact pouvait se faire. Y A S. J’achetais un kit de fer à souder (CA PEUT TOUJOURS SERVIR), et je m’appliquais à tenter de souder le câble nettoyé, en boxer car la canicule, par terre chez moi car pas de plein de travail. Une demi-heure (?!) de bagarre plus tard, et le câble était ressoudé, le contact rétabli, et l’appareil 100% fonctionnel. Plus qu’à revisser le module télémétrique, le capot, vérifier que tout fonctionne b… La visée était désaxée. C’est-à-dire que l’appareil ne me donnait plus la bonne distance de focus vs la distance indiquée par le barillet de l’objectif. Impossible dès lors de faire la mise au point.

J’avais pété un truc.

Enfin, c’est ce que je pensais sur le coup.

J’ai tout tenté, démonter et remonter le module, ajuster les vis de réglage interne, poser des questions sur d’obscurs groupes Flickr. Personne ne voyait où était le problème. Jusqu’à ce que je réalise que le module, monté sur deux vis, avait un léger jeu de plusieurs millimètres en fonction de comment je serrais les vis, et que dans le cadre d’un dispositif aussi petit et précis, ce jeu faisait toute la différence. Je n’avais rien pété, je devais juste faire ultra attention en réassemblant le tout. Ce que je tentais, une dernière fois, avant de casser l’intérieur du module, trop malmené par des jours de manipulation. Si j’avais compris où était le problème, j’avais finalement pété un truc. Pour de bon.

Ce qu’il faut avoir en tête, à ce stade de l’histoire, c’est d’un côté le biais des sommes engagés (plus on s’investit dans quelque chose, plus on perd de vue le moment où c’est plus rentable de simplement lâcher prise plutôt que de s’enliser), mais aussi le fait que la religieuse m’écrivait une fois par semaine pour savoir où j’en étais, et si j’avais réussi à réparer l’appareil, elle-même prise au piège de sa propre culpabilité d’avoir pris mon argent en échange d’un appareil défectueux même si la bonne cause la bibliothèque les pensionnaires. Ouin, bis. ET DONC. Envers et contre tout, cette fois persuadé d’avoir la mesure de l’ensemble du problème et l’expérience manuelle, j’achetais un second Yashica Electro 35, un cassé, vendu pour pièces, en provenance d’Angleterre. J’allais Frankenstein l’un avec l’autre.

Trois jours avant mon départ pour l’Allemagne, les deux appareils disposés sur mon lit, j’ouvrais le nouveau (plus encrassé et cabossé que cassé, le truc était je pense récupérable) pour en extraire le module télémétrique et le greffer dans l’ancien, celui que j’avais soudé. Cette fois-ci, je fis attention aux vis et je parvins après un mini réglage à avoir une distance de focus relativement proche de celle indiquée sur l’objectif. Nous étions bon. Je crois. Je refermais l’appareil, rangeait l’autre et partais acheter une pellicule pour demain, l’avion, l’Allemagne, Mannheim. Tout ça pour ça, j’avais réussi.

La veille du départ, j’écrivais à la bonne sœur, pour lui annoncer la bonne nouvelle. « J’en suis heureuse pour vous », qu’elle me répondit, « en vous souhaitant un beau voyage ! »

A HAPPY END.

Jusqu’à ce que je débarque à Mannheim et que je réalise que c’est quand même pas palpitant comme ville sorti de la place centrale et de son château d’eau et que bon tout ça pour ça mais l’important c’est le voyage pas la destination, ouin, ter.

BONUS

Quand même, quelques clichés pris par le Yashica, sur une pellicule Fuji Superia X-Tra 400, shootée à 200. Je ne regrette pas.