Cabinet fantôme

L’une des plus longues négociations lors de la conception de l’objet livre d’Objet trouvé fut la quatrième de couverture (enfin, toute la couverture en général, mais plus particulièrement la quatrième). Je reçu une première version du texte , auquel j’ai opposé ma propre version, avant d’engager un long ping pong visant à aboutir à un joli compromis entre nos multiples cerveaux artistiques, éditoriaux, narratifs et commerciaux. Seulement, à un moment, Jean-Baptiste mon éditeur a commencé à comprendre qu’entre chaque aller-retour, le document de travail circulait plus amplement qu’entre lui et moi. Il n’était pas seul aux commandes. Il subissait l’influence d’un cabinet fantôme.

Si j’ai mes intuitions seul (encore heureux), j’essaie de ne pas prendre de décision depuis ma propre bulle. Lorsque c’est important, je demande autour de moi, je confronte des points de vue, je fais la somme de ce que je reçois, et je tranche. Mon cabinet fantôme, les personnes qui m’assistent dans ma prise de décision, a une composition variée, en fonction de la problématique, du temps de réponse nécessaire ou autres factueurs ponctuels. Mais, de manière plus pérenne, il est co-présidé par deux éditeurs, de deux maisons différentes, qui ne se connaissent que de nom. L’un et l’autre sont tant opposés qu’ils seraient réductibles à un diable et un ange sur mes épaules [insérer kronkdanskuzco.jpg]. Qui est qui ? Je ne saurais dire.

L’un est structurellement grognon, chacune de mes questions le dérange, et lorsqu’il y répond c’est comme on se gratte : dans l’espoir que la gêne disparaisse. Il aime les livres mais ne comprend pas les auteurs, ces gens plein d’ambitions et d’avis avec qui il faut composer. La littérature se porterait mieux sans les auteurs, peut-être même qu’elle se porterait mieux sans sortir de livres, après tout il y en a tellement déjà. Mais les auteurs existent et les livres sortent, et donc, parce qu’on a pas le choix, il faut bien les éditer, et les éditer bien.
L’autre est structurellement enjoué, croisable dans littéralement toutes les soirées, sur tous les salons, de bonne composition, et tolère mes questions même les plus bêtes. S’il roule des yeux derrière son écran, je ne le vois pas. Touche à tout éditorial, il a pu faire du genre, du grand public, du jeunesse, et réfléchit sans cesse à quoi faire après, qu’est-ce que l’on peut réinventer. Les livres c’est cool, c’est des rencontres, c’est des projets, c’est une idée en prenant un verre qui devient une belle édition reliée dans un an.

Si l’un me dit que mon intuition est mauvaise ou que mon angoisse est illégitime, ce n’est pas une information, c’était attendu. Mais s’il s’enthousiasme pour quelque chose, là je tiens un truc. C’est un bon indicateur.
Si l’autre me dit que mon idée est top, cela ne m’aide pas beaucoup. Mais s’il me prévient que là, je vais trop loin, je suis trop pénible, okay j’arrête. C’est également un très bon indicateur.
Si les deux sont d’accord l’un avec l’autre, alors c’est qu’il faut absolument que je les écoute.

A un moment du processus éditorial, parce que le temps pressait et par fatigue de composer avec moi, Jean-Baptiste m’a demandé de ne plus demander à la terre entière leur avis sur je ne sais quel point de détail. Et j’ai rigolé que non, bien sûr, quand même, je pouvais parfois décider seul. Il n’empêche. Mon cabinet fantôme m’aura à la fois bien orienté et bien aidé sur une multitude de points de détails, plus ou moins importants, mais il sert aussi à préserver mon éditeur officiel d’une partie de mes angoisses, de mes névroses ou de mes sollicitations incessantes. C’est une tampon, entre mes mauvais défauts et lui, une sécurité supplémentaire pour ne pas faire vriller mes collaborateurs. Car, et il ne le voit pas, mais s’il pense que je suis angoissé perfectionniste, c’est qu’il n’a pas vu tout ce que subis et absorbent mes éditeurs suppléants.

Hommage, discret mais sincère, leur soit rendu. Jusqu’à ma prochaine question.