Engelures

En passant

Chaque hiver, entre Noël et le jour de l’an, j’écris mes petits emails de la tendresse. Je profite de la période de l’entre deux, où il est non seulement un peu plus facile de dire les choses, mais aussi de les entendre. Je fais ça depuis plusieurs années, c’est une auto-tradition. J’aime bien, j’attends ça avec impatience même. C’est important pour moi.

Cette année je n’ai écrit en tout et pour tout qu’un seul mail.

Je ne suis pas certain de ce qui s’est passé. Ce n’est pas comme si je n’aimais pas les gens, ou comme si je n’avais rien à dire à personne. Mais la machine est enraillée, grimpée par une multitude de petites choses. Je ne me sentirais plus assez proche de plus assez de gens. Je me laisserais bouffer par cette torpeur hivernale, l’absence d’énergie pour gratter quelques lignes. Ou bien j’aurais l’impression d’être ridicule. Je ne sais pas. Toujours est-il que cette année et malgré les tentatives à me planter devant ma messagerie, pour moi, ça coince.

On s’est débrouillé autrement, les autres et moi. J’ai envoyé des messages instantanés timides, j’ai pris un peu des nouvelles, sous-entendu une forme ou autre d’affection. La communication était dans les deux sens puisque, comme chaque année, j’ai vu poindre le bout du nez d’une ou deux personnes dont je ne m’imaginais pas qu’elles puissent ou veuillent me dire quelque chose. Toutes ces tentatives de communication, ces moitié-dits, ça s’accumule, et ça fait tout de même de jolies fêtes. Je suis tout de même content pour ça, pour ces gens-là et pour nos mains tendues.

Il n’empêche, comme chaque fois que je ne parviens pas à reproduire un rituel que j’aime, je me demande dans quelle mesure c’est de ma faute, dans quelle mesure je me suis éloigné, ou bien j’ai pu repousser. Ou bien est-ce que c’est cassé en dedans. Je ne sais pas trop. Même cette note ne vient pas facilement, m’aura coûté deux tasses de café et une pause à mi-chemin pour faire autre chose.

Mais elle vient, comme les petits messages, comme le mail que je suis parvenu à rédiger et envoyer. Je ne suis pas tout seul, loin de là. Peut-être qu’il fait juste un peu froid.

En passant

« Tenez-vous mieux que ça ! Que vous me fassiez pas honte le jour où vous serez invités à dîner chez le préfet ! »

C’était un des leitmotivs du grand père. Ouvrier devenu conseiller municipal, il avait à cœur de bien se tenir en société et, donc, à table. Surtout, il fallait que toute la famille prenne le pli, l’important étant de ne jamais faire honte. L’injonction est au fil des années devenue une blague à répétition. Pensez au préfet ! J’entends encore mon frangin ricaner.

Depuis, je suis un peu névrosé sur tout ce qui concerne les manières à table. J’ai mis bien trop longtemps à savoir tenir mes couverts correctement, je mange encore mal et, parfois, je dois faire un effort mental actif pour me rappeler de fermer la bouche quand je mâche. Alors, forcément, j’observe les autres. Comme cette ex qui, déjà à quinze piges, pliait ses feuilles de salade comme une reine.

Ce soir j’ai dîné dans une petite cantoche au fin fond des Landes, face à une inconnue en marinière. Au menu ce soir, des ailes de poulet, le genre de trucs qu’on dévore avec les doigts, où le gras qui coule fait partie du plaisir. Mais elle, elle dépiautait les ailes à l’aide ses couverts, avec une insolente dextérité. J’étais hypnotisé par la technique, ça s’est vu. Un peu confuse, elle a tenu à s’expliquer, levant les yeux au ciel.

« Mon père est préfet. »

J’ai cru décéder net sur place.
J’ai pensé à mon grand-père, plus de vingt ans à grogner pour que je me tienne bien. Forcément j’ai tout raconté à la fille. Ce qui l’a pas mal amusée. Elle a promis de ne pas me tenir rigueur pour les ailes de poulet, que ça irait. Pour ton grand-père, tu pourras lui dire que tu as dîné avec la fille du préfet !

Je n’y manquerai pas.

Mise en bière

En passant

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En janvier mon grand père est mort. Je suis rentré à Lyon le temps d’un weekend, pour la cérémonie, la crémation et la remise de l’urne, le pot d’adieu dans une triste salle polyvalente de mairie. Tout le monde était là. C’était plutôt presque pas mal. Sauf que je n’arrivais pas à réaliser. J’avais quitté Paris mais le boulot m’avait suivi. Je ruminais, je racontais aux proches. Mais c’était toujours là, comme une migraine indolore. Le dimanche je suis allé nager. Je pensais que compter les longueurs, m’assommer via la répétition des mouvements, le corps qui brûle, tout ça allait m’apaiser. Ce fut peine perdue. Certaines pensées vous pourchassent jusque sous l’eau. Je suis rentré épuisé, en colère contre moi-même. Je n’avais pas eu l’impression d’avoir fait mon deuil. J’avais simplement suivi le plan.

Ce samedi mon grand-père fut enterré. Je suis rentré dans la Drôme le temps d’un weekend, pour la cérémonie, la mise en terre de l’urne dans un superbe petit cimetière de montagne, le pot dans une triste salle polyvalente de mairie. Tout le monde était là. C’était plutôt bien. Surtout que, depuis la dernière fois, j’avais mis des barrières en place, planté mes pieds au sol et décidé d’arrêter de subir. J’avais les idées claires, plus besoin de raconter aux proches. Mais même débarrassé de mes autres tracas, quelque chose coinçait. Tout est allé trop vite, avec trop de gens autour. A peine le temps de souffler qu’il fallait rentrer, voiture, train, métro. Je n’avais pas l’impression d’avoir fait mon deuil. J’avais simplement suivi le plan.

Peut-être que c’est le fait de cette mort naturelle. Ce n’était pas les conséquences d’une longue maladie, ni un drame ou encore moins un accident. Mon grand père est mort à quatre-vingt-huit ans parce qu’il était suffisamment vieux, et que cela lui convenait. Nous ne croyons en rien, le vide dévore tout. Il n’y a personne à revenir saluer. La tombe est là pour les vivants. Peut-être parce que tout ceci était d’une normalité absolue, mais je n’ai pas été si triste. J’ai à peine pleuré. J’avais l’esprit plein de mes soucis futiles, qui même lorsque je les chassais venaient me rattraper par l’obligation de me pointer lundi matin neuf heures. Le temps qui passe et qui a eu mon grand-père me ronge déjà.

Je crois que j’aurais voulu passer plus de temps dans sa maison, dans ses quartiers. J’aurais voulu être accompagné, puis seul, puis accompagné à nouveau, et un mélange des deux. J’aurais voulu avoir le loisir de me demander ce que j’en pense, de faire resurgir des souvenirs oubliés au détour d’un objet, d’un exercice de mémoire. J’aurais voulu prendre le temps d’être vraiment et irrémédiablement triste au lieu de simplement constater que la vie avance avec ou sans nous (et à la fin sans nous, toujours). J’aurais voulu me blesser à l’intérieur, créer une fissure qui ne guérirais jamais. Et au lieu de cela je suis rentré.

Au lieu de ça j’écris ce bout de trucs, quelques minutes de réflexion au milieu d’une inexorable marche forcée, quelques minutes que je paierai dès demain. Et en me lisant, je crois que vous m’avez prêté quelques minutes de plus. Commençons par additionner ceci et cela, en attendant que je trouve l’opportunité, ou le courage, de lui accorder le temps qu’il mérite.